Est-il temps de visiter le Louvre Lens ?

En toute honnêteté, je connais peu d’endroits qui permettent une aussi grande proximité avec les œuvres que la galerie du Temps du Louvre Lens. Une sensation étrange se dégage de cet espace… mains on ne s’en rend pas compte tout de suite. D’abord, on est face à sa monumentalité. Une grandeur propre à faire tourner la tête qu’on observe depuis un poste d’observation, qui rappelle les belvédères

des paysages mais est animé par un jeu de lumières et de projections le rendrant un peu moins ennuyeux. On est d’abord frappé par l’étendue du lieu, qui regroupe tant d’œuvres qu’on pourrait être pris du syndrome de Stendhal si nous n’étions pas dans la fraicheur relative du Nord. La volonté de ce dispositif est clairement d’impressionner, de donner cette sensation que le visiteur se trouve là face à tout l’art du monde, face à la quintessence du génie créatif de l’être humain, dans la plus pure mission du musée-monde. L’architecture extraordinaire du lieu regroupe en son centre des œuvres si exogènes les unes aux autres qu’elles avaient bien besoin de cette capsule futuriste pour délivrer le message : « là se trouve le panthéon de l’Art, entre profane ».

Le visiteur aura une appréhension certaine au moment de rentrer dans cette mêlée esthétique. Comment son corps va-t-il réagir ? Quel choc va-t-il subir et est-il bien préparé à cela ? Alors que le dispositif reproduit les craintes traditionnelles face à une masse importante de savoir, une pente douce pousse le visiteur – on est à la frontière entre la peur et l’envie, à la limite de sentiments opposés qui créeront suffisamment de tension pour se jeter sans trop réfléchir parmi ces siècles de pierrailles et de couleurs agencées de fort belles façons. La violence du choc esthétique est recherchée, assumée sans chichi et on y gagne cette proximité extrême à l’œuvre, cette sensation que les corps et les œuvres n’occupent ici qu’un espace cassant les codes traditionnels de la monstration muséale. Des corps qui s’effacent et dont la circulation est fluide – la foule assez dense le jour de ma visite ne m’a pas gêné et c’est à peine si je l’ai remarquée. Sûrement est-ce dû à cette profusion des œuvres qui vous permettent de facilement détourner votre attention, de zapper de l’une à l’autre et de franchir quelques siècles et des milliers de kilomètres en un pas. Un bien ou un mal ?

L’entrée de la galerie du temps, depuis la galerie du temps. Photo, Stéphane Degroisse.

J’aurais tendance à dire que le choix extrême de cette sale, parfaitement assumé, va forcément diviser mais que cela n’a pas d’importance en soi. J’y vois moi-même une mauvaise façon d’aborder l’Art et de lui faire dire ce que justement il ne dit pas. Que ce concept soit utilisé de mauvaise façon pour les œuvres précédent l’époque de sa formulation ne fait pas de doute, et il eût fallu trouver une muséographie adéquate. Celle-ci, formulée selon l’axe unique du temps ? J’en doute, car il nie les zones géographiques, contrarie les influences esthétiques d’une façon un peu artificielle, objectifie à l’extrême sur le mode de la consommation des avatars culturels de différentes natures sociétales. Plus loin, lorsqu’on entre dans l’époque moderne (selon l’acception historique, puisque le temps est plus important ici que les concepts esthétiques), d’autres conceptions de l’Art se font écraser par la scénographie, créant un magma indifférencié face à des enjeux politiques et religieux ; ceux-là même que la représentation portait avec force dans une époque où l’Etat et ses prémisses donnent autant de sens à l’œuvre d’art et à la touche d’un maître que son propre génie. J’imagine à la lecture de cette phrase la tête de certains lecteurs qui considèrent que l’art et la société ne se mêlent pas. D’accord ou pas, ils m’accorderont cependant que même d’un point de vue esthétique, l’axe du temps n’explique pas tout, fut-il modulé grâce à des ilots regroupant approximativement des œuvres supposées cohérentes comme on peut le voir dans cette scénographie.

Outre cette proximité du spectateur à l’œuvre. Outre cette indifférenciation des œuvres les uns par rapport aux autres, on peut également parler de la lumière du lieu. Cette lumière spéciale qui s’exprime de deux façon selon les espaces : crue et métallique dans cette galerie du temps, en héritage du white cube mais selon des modalités différentes. Chaude bien que brumeuse dans le cube de verre qui sert de lieu de vie au musée. L’architecture a compris comment tirer partie de la lumière du nord et par la même occasion a créé un panorama d’exception, une fenêtre sur une région dont le paysage s’exprime par la présence symbolique de son passé – à travers le terril avoisinant, les pavillons résidentiels, etc. Si le thème de l’accrochage est le temps, il ne faut pas douter que le propos de l’architecte sur la région est similaire. Le temps d’une histoire, d’un paysage, tourné vers le passé autant que vers le futur grâce à l’entremise de cet avatar culturel. Un temps régional qui s’exprime à travers ce que j’appellerais la salle des folklores, où en fin de parcours les conservateurs ont dû se croire obligé d’exposer les géants du nord, créant de la confusion entre l’éco-musée et le musée d’art. Un temps régional qu’on a retrouvé dans la communication fortement dépréciative du territoire, où la culture venait comme une bouée de salut, un repère que les habitants de la région n’auraient pas pu trouver par eux-même.

Le musée du Louvre Lens pose bien la question de la décentralisation, de ce rapport au temps et à la région. Mais il est d’abord une expérience des œuvres qu’il faut vivre, qu’on soit d’accord ou non avec le propos que cette expérience génère. « Une expérience à vivre »… ok, ça ressemble à un slogan de parc d’attraction.

 

Retrouvez l’article de Carpewebem Himself ici.

Actuellement chargé de projets numériques au Centre Pompidou, je m’occupe également à titre indépendant de formation et de conseil en stratégie numérique. Vous pouvez retrouver mes articles sur http://www.veculture.com

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