La Ceinture de lumière de l’Opéra Garnier

L’opéra Garnier est l’un des monuments les plus visités de France. L’intérêt pour ce lieu va bien au delà du cercle des amateurs d’opéra ou de ballet : chaque année il y a deux fois plus de visiteurs que de spectateurs ! En constatant le fort attachement du public à ce bâtiment, l’Opéra National de Paris a décidé de lancer, pour la première fois de son histoire, une campagne de mécénat ouverte à tous types de dons dans le but de restaurer la « Ceinture de lumière ».

Qu’est-ce que la « Ceinture de lumière » ?

Pour construire l’Opéra qu’il a imaginé, Charles Garnier s’est entouré d’une équipe talentueuse composée des meilleurs architectes de son temps. Le palais Garnier est le premier projet de cette ampleur où tout a été pensé, conçu et intégré par l’équipe d’architectes. Il s’agit d’un ensemble très complexe où la surface consacrée à la salle de spectacle est bien moindre que celle consacrée aux coulisses et aux espaces de représentation (foyers, grand escalier, etc.)

Le bâtiment de forme rectangulaire est implanté sur un site en losange. Ce n’était pas le plan initialement prévu par Charles Garnier mais les travaux du baron Haussmann ont déterminé cette implantation atypique. Que faire des deux espaces vides créés par cette implantation ? Charles Garnier décida de disposer un éclairage tout autour de l’Opéra en en déterminant ainsi les frontières. Le palais Garnier est constitué du bâtiment lui-même et de ses prolongements dans l’espace urbain. La « Ceinture de lumière » fait partie de ce prolongement. Elle marque une frontière entre l’édifice et la rue et sert également d’éclairage urbain à une époque où l’essor des grandes avenues apporte un développement du mobilier et de l’équipement urbain à Paris. On peut encore aujourd’hui voir l’illustration de cette double fonction, cette perméabilité avec l’espace urbain, dans le financement actuel de l’électricité de cet éclairage par la Mairie de Paris.

La hiérarchisation des éclairages reproduit extérieurement la hiérarchisation qui pouvait s’observer à l’intérieur de l’Opéra. L’accès de l’empereur est le plus luxueux, suivi par l’accès des abonnés, etc. La « Ceinture de lumière » est donc composée de différents types d’éclairages :

  • des lampadaires,
  • des candélabres,
  • des cariatides,
  • des colonnes rostrales.
lampadaire
lampadaire
candélabre
candélabre
cariatide
cariatide
colonne rostrale
colonne rostrale

Le manque de moyens techniques, les intempéries et parfois un défaut de conception ont entraîné un vieillissement prématuré de ces éclairages. Dans de nombreux cas, Garnier a utilisé de la fonte de bronze, c’est à dire de fer recouvert d’une couche de bronze, bien moins coûteuse que le bronze lui-même.

Cette couche s’est érodée assez rapidement, fragilisant les éclairages. Dans les années 80 pratiquement tout l’ensemble dût être renforcé (cf photos).
La restauration prévoit de sauvegarder ce qui peut l’être et de remplacer les éléments qui ne pourront être renforcés de manière pérenne. Tout n’a pas souffert de manière égale des outrages du temps. Certains matériaux ont mieux résisté et certaines façades sont plus exposées au vent, le pire ennemi de la « Ceinture de lumière ».

Appel au don « grand public » et contreparties

Je ne peux qu’inciter tous les lecteurs de ce blog à participer à cette campagne de don. Mais, si je suis très attachée à la sauvegarde, la conservation et la restauration du patrimoine, et particulièrement de cette salle qui me touche, cette campagne peut également nous amener à réfléchir plus généralement à notre rapport au patrimoine.

Le mécénat doit venir soulager le Ministère de la Culture pendant des périodes de crise et engager des chantiers de restauration ou des acquisitions qui ne présenteraient pas de caractère d’urgence. Il ne doit pas constituer un argument pour un désengagement progressif et définitif de l’État, particulièrement dans les cas où la sauvegarde même de l’oeuvre est en péril en cas d’inaction.

Le mécénat ne doit pas constituer un argument pour un désengagement progressif et définitif de l’État.

Les contreparties accordées lorsqu’un mécène effectue un don doivent également faire l’objet d’une réflexion particulière. Il est parfaitement légitime qu’une entreprise souhaite communiquer sur son acte de mécénat sur ses propres supports, sur des publications de l’institution culturelle financée et/ou sur une plaque réunissant tous les noms des mécènes au sein de l’institution, dans un espace prévu à cet effet. La philanthropie d’une entreprise naît avec l’enjeu de communication que peut représenter le mécénat pour elle ! De la même manière, il ne faudrait par faire fuir les potentiels donateurs qui voient dans le mécénat un moyen d’exprimer leur rang social. Mais quelles doivent être les limites de ces contreparties ?
Cette campagne prévoit qu’au delà d’un certain montant, le nom de chaque mécène privé (sauf avis contraire du donateur) soit apposé sur l’objet qu’il a contribué à restaurer. Au delà des difficultés esthétiques et techniques que cela pose, cela induit un rapport au patrimoine dont nous devons prendre conscience et nous y engager en connaissance de cause (ou pas !). Vouloir inscrire son nom sur un candélabre ou une cariatide que l’on a contribué à restaurer, c’est dans une certaine mesure vouloir s’en rendre propriétaire, en posséder symboliquement un morceau. D’ailleurs, lorsque l’on souhaite faire un don dans cette campagne, on ne paie pas d’une manière abstraite la restauration de la ceinture de lumière mais d’un éclairage bien spécifique. Est-il légitime de laisser les mécènes se sentir propriétaires d’un patrimoine national ?

Plutôt que propriétaires, n’est-ce pas dépositaires que nous devons nous sentir ?

Plutôt que propriétaires, n’est-ce pas dépositaires que nous devons nous sentir ? Chaque Français est dépositaire du patrimoine national, chaque être humain est dépositaire du patrimoine mondial. En prendre conscience c’est également prendre conscience que nous avons la responsabilité de cette sauvegarde. Faut-il suivre le modèle américain où les bancs, les arbres et chaque salle de musée porte le nom d’un mécène ou inciter, grâce à ce type de campagnes, un mécénat participatif vraiment ouvert à tous sans distinction ? Il y a une différence d’approche fondamentale entre une plaque au sein d’une institution réunissant les mécènes et inscrire un nom sur un objet que l’on a aidé à restaurer. Dans cette logique, pourquoi ne pas inscrire le nom de mécènes directement sur les œuvres d’art du Louvre ?

Avoir des contreparties différentes en fonction du montant pourquoi pas, si cela peut stimuler les dons, mais interrogeons nous sur les limites et le cadre que doit fixer l’institution. On peut aisément imaginer ce qui a poussé l’Opéra à choisir ce format : lorsque l’on dirige une institution culturelle et que l’on a besoin de trouver des financements, on fait ce que l’on peut pour en obtenir. Or, l’Opéra est depuis l’origine un lieu de représentation sociale autant qu’un lieu de spectacles lyriques et chorégraphiques. L’AROP joue un rôle fondamental : il ne s’agit pas ici de critiquer le fond mais plutôt la forme et réfléchir à d’autres modes d’action pour l’avenir.

Le mécénat participatif a de beaux jours devant lui. Il est une conséquence de la diminution des subventions de l’État mais on peut probablement également voir dans ce succès le symptôme d’une nouvelle manière d’envisager la relation entre public, création et patrimoine. Les réseaux sociaux ont considérablement fait évoluer les rapports entre institutions culturelles et le(s) public(s). Les musées sont plus proches des visiteurs et ces visiteurs souhaitent être toujours plus impliqués dans les projets des musées. Le mécénat participatif est une des formes que peut prendre cette implication. Le Louvre a ainsi fait des acquisitions de Trésors Nationaux en 2010 et 2012.

Le Centre des Monuments Nationaux quant à lui vient de nouer un partenariat avec My Major Company pour lancer une campagne de mécénat « grand public ». On retrouve également cela en création contemporaine avec Le mécène par exemple.
Le succès de My Major Company ou Kiss Kiss Bank Bank résulte également du même engouement pour ce type de financement participatif. Les nouvelles générations de visiteurs, d’amateurs de musique, d’art dans toutes ses dimensions, ne veulent plus être simplement spectateurs mais également acteurs de la création par leur soutien.

Je participerai à cette campagne de don. Je serai très fière de contribuer à la restauration de cette « Ceinture de lumière », fière de participer à la sauvegarde de ce sublime bâtiment, non pour en avoir la propriété, non pour y afficher mon nom, mais parce que je l’aime, parce que je connais son histoire, parce que je connais son importance et que je veux que les générations futures puissent également ressentir cette émotion en voyant le palais Garnier.


Vanessa de Carvalho

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