Faites le mur, ou quand Banksy vous Brainwashe

Le film de Banksy, Faites le mur (Exit through the gift shop en version originale) a déjà fait couler beaucoup d’encre et je vais encore en apporter un peu. Quand une production cinématographique fait réfléchir, on ne saurait bouder son plaisir : parlons-en donc. Lecteurs qui n’ont pas vu le film, sachez que je vais en révéler un certain nombre de points nodaux, aussi si vous aimez la surprise vaut-il mieux ne pas passer au paragraphe suivant.

Bandes annonces, action.

Comme vous pouvez le voir, la bande-annonce ne révèle pas vraiment le contenu du film. Les synopsis parus ici et là non plus, certainement par une volonté de la campagne de communication, pour laisser la surprise (et quelle surprise) au spectateur. En revanche, une expression dans la deuxième bande-annonce décrit et décrypte le film : Le premier film catastrophe sur le street art.

Le vrai résumé, en bref, est le suivant. Nous découvrons dans le film la vie de Thierry Guetta, un français expatrié à L.A. qui a une caméra vissée dans le creux de la main. Il filme tout, et surtout n’importe quoi. Jusqu’au jour où il apprend que son cousin pose sur les murs des villes des mosaïques représentant des monstres de jeux vidéo : son cousin, c’est Space Invader. Passionné par la culture qu’il découvre, il veut tout connaître du street art, tout filmer, et suit Space Invader partout. Puis il fait la connaissance de Shepard Fairey et de bien d’autres street artists, agissant souvent visage caché : le street art est une discipline clandestine, l’artiste évite soigneusement d’être vu puisqu’il encourt des peines pour vandalisme. Thierry a tout filmé. Tout, sauf le mystérieux, le célèbre, l’inaccessible Banksy, le seul qui manque et qui rend la collection presque pauvre par sa seule absence. Un jour, miracle : Banksy apparaît et accepte d’être suivi et filmé par Thierry, pour produire une grand documentaire sur le street art. Thierry tente de monter les bandes obtenues mais c’est une catastrophe. Banksy, pour récupérer les bandes et essayer d’en faire quelque chose, éloigne Thierry Guetta en l’encourageant à faire lui aussi un peu de street art, à monter une petite expo avec des amis. Et là, Guetta tire tout droit, et bien plus loin que prévu. Il choisit son nom : Mr Brainwash. Embauche des ouvriers-artistes qui réalisent ses idées d’oeuvre. Monte une immense exposition à Los Angeles avec une quantité phénoménale d’oeuvres exposées. Utilise les quelques mots gentils de Banksy comme d’immenses slogans publicitaires qu’il reproduit en grandes dimensions sur les murs de la ville. Il est interviewé et passe en couverture du L.A. Times. Cette opération gigantesque lui coûte tout ce qu’il a, son « art » est selon ses pères du street art un ensemble d’idées copiées, à la portée du premier venu. Pourtant les visiteurs affluent par milliers, sa cote apparaît et explose en même temps. Aux dernières nouvelles, il a réalisé la pochette d’un album de Madonna et ouvert une autre grande exposition à New York. FOR REAL, pas seulement dans le film. Banksy et Shepard Fairey sont atterrés, ils ont élevé un monstre.

Dans le film, Thierry Guetta/Brainwash est présenté comme celui qui copie ses modèles, celui qui arrive après la bataille mais qui utilise toutes les ficelles de la communication et du populisme pour faire de son travail une machine à fric et à renommée, et passer du statut de street artist anonyme à celui de star de l’art contemporain. Le canular est flagrant, appuyé, si bien que le spectateur à la fin du film se demande si Mr Brainwash existe vraiment.

Que Thierry Guetta soit ou non un artiste, pour qui cela a-t-il un sens ?

Et pourtant, le débat est partout, dans la presse, sur les sites spécialisés, dans les commentaires… Les interviews de Shepard Fairey ne se passent pas sans une question sur l’authenticité de Mr Brainwash, les interviews de Mr Brainwash ne se passent pas sans qu’on lui demande s’il est Banksy. Qui peut penser que Banksy choisirait de se montrer de cette manière alors qu’il peut rester dans l’ombre qui lui offre à la fois protection et mystère, donc encore plus de bruit… Il est le marionnettiste caché derrière son théâtre, il montre ce que pourrait être, devenir, un street artist corrompu par la renommée et l’argent : Brainwash est la création frankenstein-esque d’un Banksy qui veut combattre l’art élitiste en faisant de l’art populaire et qui crée à son insu un monstre, une vedette populiste de l’art contemporain.

Peut-on rester un vandale quand on est célèbre ? L’engagement est-il soluble dans le succès ?

C’est LA question du film, la question qui s’est posée à Banksy. Banksy est devenu un nom reconnu et accepté, peut-être la pire chose qui puisse arriver à la puissance subversive d’un street artist au XXIe siècle. Etre un manège dans le grand parc d’attractions global, ne plus être la provocation mais l’image de la provocation, son simulacre pour l’appeler comme Baudrillard. Faites le mur est alors la seule réponse possible de Banksy : monter de toutes pièces l’exemple en chair et en os de son ombre, du cadre dans lequel on veut le mettre, et le montrer à tous pour mieux s’en différencier. C’est un coup de maître, dans lequel Banksy compose simultanément un triste tableau de l’art contemporain à l’ère de sa popularité, un sujet qui lui aussi fait couler de l’encre, il suffit de voir la réunion de crise des grands noms de la critiques d’art dans le dernier numéro d’ArtPress…

Who cares ?

De quoi Mr Brainwash est-il le symptôme ? Les media ne savent pas faire la différence entre un « vrai artiste » et un fake. Le marché est indifférent à l’ « authenticité » de l’artiste. Le public n’en a aucune idée, il croit ce qu’il voit dans les media, qui suivent le marché. Qui suit qui ? Qui sait ce qu’est un « vrai artiste » ? Who knows ? Who cares ? Banksy nous lave le cerveau avec Brainwash, nous laisse pantois à la sortie d’un canular/cauchemar qui continue lorsqu’on lit la presse pour tenter de comprendre l’énigme Thierry Guetta. Une place de cinéma, c’est donc bien peu cher payé pour l’effervescence d’interrogations dans laquelle nous laisse Faites le mur. Allez-y, et retournez-y. L’histoire n’est pas terminée.

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3 commentaires

  1. Fredlena
    5 janvier 2011
    Répondre

    ça fait penser à une autre histoire d’imposture et de récupération : Facebook…

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