Monumenta 2011 : Anish Kapoor, une sculpture d’air, un Leviathan

Du 11 mai au 23 juin 2011, la Nef du Grand Palais héberge Monumenta 2011 : comme les années précédentes, une oeuvre monumentale d’un artiste contemporain, créée explicitement pour ce lieu. Cette année, c’est Anish Kapoor, sculpteur de formes idéalisées, qui se prête au jeu et nous offre Leviathan : une oeuvre, voire deux.

Dans Leviathan : luminescence rouge, alvéoles

D’abord une Inflatable structure

Invité à produire une oeuvre de l’envergure de la Nef du Grand Palais, Anish Kapoor a produit une forme et une couleur spécifiquement adaptée à l’immensité et au style Art nouveau de la Nef. Fidèle aux intentions qui caractérisent son oeuvre, Kapoor s’oriente vers la canonicité, l’idéalité d’une forme qui se libère de la main de l’artiste. Elle n’est alors plus qu’une expression épurée, une question, des questions ou plutôt des doutes sur la dualité de toute son expérience : animé/inanimé, ouvert/fermé, intérieur/extérieur, plein/vide, lumière/pénombre, peinture/sculpture. Pour aller encore plus loin, on peut avancer que l’objectif est même de se libérer du matériau solide : le sculpteur procède normalement par assemblage, en ajoutant de la matière, ou par taille, en enlevant de la matière. Dans cette Inflatable structure, la forme n’existerait pas sans l’air qu’elle contient, c’est une sculpture d’air sous surpression de 100m de long dans un espace où la pression est normale, sa « peau » n’est épaisse que de 2mm.

La structure de la nef commence à apparaître.

… puis un Leviathan

Si Inflatable structure pouvait désigner le projet (par opposition à l’autre projet d’Anish Kapoor, Entropic landscape dont nous parlerons dans un autre billet), ce n’était pas le titre de l’oeuvre. Kapoor a longtemps résisté aux demandes incessantes de lui donner un nom. Le faire, surtout lorsqu’on choisit Leviathan, c’est immédiatement lui imposer des références si identifiables, si précises qu’elles la dénaturent, l’orientent. La dualité entre la sensation presque intra-utérine, protectrice et son contraire intra-stomacal menace de s’envoler lorsqu’on pense Leviathan. C’est ainsi que l’on peut se plaire à distinguer deux oeuvres : la sculpture, et son titre. A quoi renvoie Leviathan ? D’abord au monstre biblique, mais aussi à l’ouvrage de philosophie politique de Hobbes, et c’est plutôt à ce dernier qu’Anish Kapoor semble faire référence. Des pistes de réflexion par rapport à l’oeuvre ? Dans Leviathan, Hobbes défend la thèse selon laquelle l’absence de société, le fait de laisser l’humanité à l’état de nature mène au chaos, et que la seule solution pour y remédier est d’établir un solide gouvernement : c’est le contrat social entre sécurité et obéissance, qui s’il est rompu par un gouvernement n’assurant plus la sécurité, laisse les hommes revenir à l’état de nature. Je n’en dis pas plus… seulement que plus j’y pense et plus je me dis que Kapoor a peut-être voulu aller encore plus loin que ses prédécesseurs : Leviathan, c’est la sculpture et le Grand Palais.

Double architecture. Distorsion de la structure de la nef.

Les Monumenta se suivent mais ne se ressemblent pas, que ce soit dans leurs oeuvres ou dans la programmation culturelle qui les accompagnent. L’année dernière, Christian Boltanski proposait l’installation Personnes, dont je pense que je ne me remettrai jamais vraiment : une oeuvre profondément émotionnelle et profondément mentale, comme une reconstitution, qui ouvrait de nombreuses pistes d’analyse et de réflexion. Une douzaine de conférences sous forme de tables rondes d’intellectuels et d’artistes de tous horizons avaient donc été organisées : leur contenu était très riche, et j’avais retranscrit ici le contenu de plusieurs d’entre elles.
Leviathan est (présentée comme) une oeuvre beaucoup plus plastique, de l’ordre de la sensation, du corporel, une épreuve de l’ordre du questionnement sur la limite et la différenciation. Le choix qui a été fait n’est donc pas cette année de conceptualiser cette oeuvre depuis de nombreux points de vue théoriques, mais de la confronter à d’autres expériences sensorielles lors de rencontres, qu’elles soient architecturales, chorégraphiques ou musicales, et que vous retrouverez en nocturne les jeudi soir.

Une autre oeuvre ? En sommes-nous vraiment sortis ?

La volonté de Monumenta 2011, c’est donc de montrer comment durant six semines cette oeuvre va vivre ou abriter la vie. Au cours de la journée d’abord : de par ses propriétés physiques, elle offre un spectacle différent au petit matin, à midi, le soir, en plein soleil ou par temps couvert. Au cours des semaines ensuite, avec les rencontres artistiques des jeudi soir. Notez que pour vous permettre d’expérimenter l’oeuvre sous différentes lumières, les billets d’entrée seront valables toute la journée.

La forme et la couleur de Leviathan sont liées à la Nef.

Je n’ai volontairement pas raconté l’expérience que l’on vit en entrant dans Léviathan pour que vous ne vous y prépariez pas. Cela va bien au-delà de ce que l’on peut imaginer en voyant les images ci-dessus. Pour vous faire une idée, allez-y, et retournez-y. J’y suis entré trois fois et l’ai vécu trois fois différemment.

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3 commentaires

  1. DL_Charles
    23 juin 2011
    Répondre

    Je suis dans la queue et je me posais quelques questions, je savais que je trouverez des réponses ici. Merci !

  2. DL_Charles
    23 juin 2011
    Répondre

    Purée ! 4 « je » dans un commentaire. Nous avons fait fort…

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