Un peu par hasard en sortant de la visite de collections flamandes, je suis tombé sur l’affiche de ce film, sorti en salles la veille. Sans vraiment prendre le temps de chercher à savoir ce que c’était, je me suis dit que la coïncidence était intéressante et je suis entré. Dans le cinéma, et dans le tableau.
TV & Cinéma Archive
Faites le mur, ou quand Banksy vous Brainwashe
Le film de Banksy, Faites le mur (Exit through the gift shop en version originale) a déjà fait couler beaucoup d’encre et je vais encore en apporter un peu. Quand une production cinématographique fait réfléchir, on ne saurait bouder son plaisir : parlons-en donc. Lecteurs qui n’ont pas vu le film, sachez que je vais en révéler un certain nombre de points nodaux, aussi si vous aimez la surprise vaut-il mieux ne pas passer au paragraphe suivant.
Bandes annonces, action.
Comme vous pouvez le voir, la bande-annonce ne révèle pas vraiment le contenu du film. Les synopsis parus ici et là non plus, certainement par une volonté de la campagne de communication, pour laisser la surprise (et quelle surprise) au spectateur. En revanche, une expression dans la deuxième bande-annonce décrit et décrypte le film : Le premier film catastrophe sur le street art.
Le vrai résumé, en bref, est le suivant. Nous découvrons dans le film la vie de Thierry Guetta, un français expatrié à L.A. qui a une caméra vissée dans le creux de la main. Il filme tout, et surtout n’importe quoi. Jusqu’au jour où il apprend que son cousin pose sur les murs des villes des mosaïques représentant des monstres de jeux vidéo : son cousin, c’est Space Invader. Passionné par la culture qu’il découvre, il veut tout connaître du street art, tout filmer, et suit Space Invader partout. Puis il fait la connaissance de Shepard Fairey et de bien d’autres street artists, agissant souvent visage caché : le street art est une discipline clandestine, l’artiste évite soigneusement d’être vu puisqu’il encourt des peines pour vandalisme. Thierry a tout filmé. Tout, sauf le mystérieux, le célèbre, l’inaccessible Banksy, le seul qui manque et qui rend la collection presque pauvre par sa seule absence. Un jour, miracle : Banksy apparaît et accepte d’être suivi et filmé par Thierry, pour produire une grand documentaire sur le street art. Thierry tente de monter les bandes obtenues mais c’est une catastrophe. Banksy, pour récupérer les bandes et essayer d’en faire quelque chose, éloigne Thierry Guetta en l’encourageant à faire lui aussi un peu de street art, à monter une petite expo avec des amis. Et là, Guetta tire tout droit, et bien plus loin que prévu. Il choisit son nom : Mr Brainwash. Embauche des ouvriers-artistes qui réalisent ses idées d’oeuvre. Monte une immense exposition à Los Angeles avec une quantité phénoménale d’oeuvres exposées. Utilise les quelques mots gentils de Banksy comme d’immenses slogans publicitaires qu’il reproduit en grandes dimensions sur les murs de la ville. Il est interviewé et passe en couverture du L.A. Times. Cette opération gigantesque lui coûte tout ce qu’il a, son « art » est selon ses pères du street art un ensemble d’idées copiées, à la portée du premier venu. Pourtant les visiteurs affluent par milliers, sa cote apparaît et explose en même temps. Aux dernières nouvelles, il a réalisé la pochette d’un album de Madonna et ouvert une autre grande exposition à New York. FOR REAL, pas seulement dans le film. Banksy et Shepard Fairey sont atterrés, ils ont élevé un monstre.
Dans le film, Thierry Guetta/Brainwash est présenté comme celui qui copie ses modèles, celui qui arrive après la bataille mais qui utilise toutes les ficelles de la communication et du populisme pour faire de son travail une machine à fric et à renommée, et passer du statut de street artist anonyme à celui de star de l’art contemporain. Le canular est flagrant, appuyé, si bien que le spectateur à la fin du film se demande si Mr Brainwash existe vraiment.
Que Thierry Guetta soit ou non un artiste, pour qui cela a-t-il un sens ?
Et pourtant, le débat est partout, dans la presse, sur les sites spécialisés, dans les commentaires… Les interviews de Shepard Fairey ne se passent pas sans une question sur l’authenticité de Mr Brainwash, les interviews de Mr Brainwash ne se passent pas sans qu’on lui demande s’il est Banksy. Qui peut penser que Banksy choisirait de se montrer de cette manière alors qu’il peut rester dans l’ombre qui lui offre à la fois protection et mystère, donc encore plus de bruit… Il est le marionnettiste caché derrière son théâtre, il montre ce que pourrait être, devenir, un street artist corrompu par la renommée et l’argent : Brainwash est la création frankenstein-esque d’un Banksy qui veut combattre l’art élitiste en faisant de l’art populaire et qui crée à son insu un monstre, une vedette populiste de l’art contemporain.
Peut-on rester un vandale quand on est célèbre ? L’engagement est-il soluble dans le succès ?
C’est LA question du film, la question qui s’est posée à Banksy. Banksy est devenu un nom reconnu et accepté, peut-être la pire chose qui puisse arriver à la puissance subversive d’un street artist au XXIe siècle. Etre un manège dans le grand parc d’attractions global, ne plus être la provocation mais l’image de la provocation, son simulacre pour l’appeler comme Baudrillard. Faites le mur est alors la seule réponse possible de Banksy : monter de toutes pièces l’exemple en chair et en os de son ombre, du cadre dans lequel on veut le mettre, et le montrer à tous pour mieux s’en différencier. C’est un coup de maître, dans lequel Banksy compose simultanément un triste tableau de l’art contemporain à l’ère de sa popularité, un sujet qui lui aussi fait couler de l’encre, il suffit de voir la réunion de crise des grands noms de la critiques d’art dans le dernier numéro d’ArtPress…
Who cares ?
De quoi Mr Brainwash est-il le symptôme ? Les media ne savent pas faire la différence entre un « vrai artiste » et un fake. Le marché est indifférent à l’ « authenticité » de l’artiste. Le public n’en a aucune idée, il croit ce qu’il voit dans les media, qui suivent le marché. Qui suit qui ? Qui sait ce qu’est un « vrai artiste » ? Who knows ? Who cares ? Banksy nous lave le cerveau avec Brainwash, nous laisse pantois à la sortie d’un canular/cauchemar qui continue lorsqu’on lit la presse pour tenter de comprendre l’énigme Thierry Guetta. Une place de cinéma, c’est donc bien peu cher payé pour l’effervescence d’interrogations dans laquelle nous laisse Faites le mur. Allez-y, et retournez-y. L’histoire n’est pas terminée.
Studio Philo : le cinéma et la philo par Ollivier Pourriol
Samedi dernier à 11h a eu lieu le premier « cours » de la saison 2010/2011 de Studio Philo, un parcours guidé par Ollivier Pourriol, que je recommande de suivre à tous ceux qui veulent découvrir le cinéma sous l’aspect philosophique, ou encore la philosophie par le biais du cinéma. Résumé du cours d’introduction.
Quel est le concept de Studio Philo ? C’est, comme l’émission TV que présentait Ollivier Pourriol, d’utiliser les images du cinéma pour illustrer, expliquer la philosophie. Exemple enregistré dans un magnifique café du VIe :
Au programme de cette année, l’Odyssée de la Perception, en trois sections de cinq séances : Les portes de la perception, Corps de rêve ou de cauchemar ?, Vers la perception pure. Ollivier Pourriol montrera, extraits de films à l’appui, comment le cinéma, en faisant de chaque spectateur un oeil pur, en état de perception pure, un oeil qui perçoit pour percevoir, est capable à la fois « d’explorer, d’éduquer et de faire exploser notre perception, pour nous révéler le royaume de l’inconscient visuel, à l’intérieur de nos rêves et sous la peau de la matière », jusqu’à nous donner la sensation que la réalité est en comparaison bien pauvre…
C’est au MK2 Bibliothèque, et la prochaine séance aura lieu ce samedi à 11h, sous le titre Le Nouveau Monde. Tarifs : Tarifs: 7,5 € plein, 6 € étudiant. Venez nombreux !
Brune/Blonde, une expo, des cheveux
Du 6 octobre 2010 au 16 janvier 2011, la Cinémathèque Française présente Brune/Blonde, une exposition consacrée à la chevelure féminine dans la création artistique. De belles images, des ficelles assez évidentes mais malgré tout des difficultés à garder le fil…
L’exposition montre comment le cinéma, la peinture, de la sculpture et de la photographie, ont utilisé le pouvoir de la chevelure, ont représenté les brunes et les blondes dans des scénarios les opposant, mais aussi comment le cheveu, montré, caché, peut devenir un sujet de société. Et j’oublie de nombreux autres sujets abordés, dans une scénographie très riche, très présente, mais malheureusement on s’y perd dans des juxtapositions sans liens, malgré le fil rouge de cette femme que l’on suit d’écran en écran dans sa course, une très belle image ! En bref, une belle forme mais le fond manque de liant.
A noter, la présence dans l’exposition de la sculpture The Isolated Child d’Alice Anderson, une installation de 5000 mètres de cheveux de poupée accrochés à la façade de la Cinémathèque et se rejoignant près d’un personnage de cire à l’image de l’artiste.
A noter également : malgré le titre, les rousses sont également présentes, bien que peu nombreuses… malheureusement. Et pourtant l’art ne manque pas de charmantes rousses, il suffit de regarder du côté de chez Jean-Jacques Henner pour trouver là encore un travail sur la chevelure…
Enfin, en tant que correspondant régulier des relations presse des musées parisiens, je voudrais remettre à Elodie Dufour, attachée de presse de la Cinémathèque Française, le diplôme de la meilleure attachée de presse contactée à ce jour !
Inception et la philosophie : l’argument du rêve (Spoiler)
Inception, le dernier film de Christopher Nolan, est sorti le 21 juillet, et déjà sur les forums de fans fleurissent toutes sortes de théories sur le film… et son dernier plan. Intéressons-nous aux références développées dans le film.
Synopsis : Dom Cobb est un voleur d’idées : par une technique qui ne vous sera pas dévoilée, il partage un rêve (sic) avec sa cible afin de s’approprier les secrets d’un individu cachés dans son subconscient. Ce qu’il nomme l’extraction. Pour être déjà allé beaucoup trop loin, beaucoup trop profond dans des rêves successifs, il a perdu tout lien avec sa vie d’avant, voire avec la réalité qu’il a bien du mal à définir. Une ultime mission consistant non plus à extraire une idée chez un individu, mais à en implanter une, pourrait l’aider à retrouver ce qu’il a perdu… ou son apparence.
Je ne vais pas vraiment détailler ici une critique ciné d’Inception… tout le film est construit sur un postulat sceptique classique en épistémologie appelé l’argument du rêve. C’est peu pour 2h28 de bobine. Et lorsqu’on se trouve dans le rêve, on s’intéresse à ce qui le peuple, à savoir le subconscient, et là on quitte la philosophie pour la psychanalyse. Nolan adjoint à ces concepts des fictions servant le scénario : un individu peut partager le rêve d’un autre, voire en créer tout le décor. Et pour savoir si l’on se trouve ou non dans le rêve de quelqu’un d’autre, il faut se munir d’un totem, un objet dont on connaît seul les caractéristiques, le poids ressenti… Notez bien qu’il serait absurde de penser faire la différence entre son propre rêve et la réalité avec ce stratagème (si je connais un objet, mon subconscient connaît le même objet et je n’aurai aucun mal à me le représenter en rêve), ce qui coupe court à certaines théories que j’ai pu lire sur Inception. Et encore, je ne mets même pas en doute la pertinence du concept de vraisemblance dans le rêve, qui est largement affaiblie : dans vos rêves, vous êtes rarement choqués par des événements qui vous semblent pourtant tout à fait tordus, voire insensés, au réveil.
On retrouve des discussions de l’argument du rêve notamment chez Platon, Aristote et Descartes, du moins pour ce qui est de la philosophie occidentale, et ce billet se restreindra à ce sujet. J’aborderai peut-être dans un autre billet les références à la construction des rêves d’après le subconscient, et l’accès à celui-ci par l’interprétation des rêves, principalement chez Freud et Jung, dont les avis sur le pourquoi des rêves divergent notoirement.
Le dernier film pour lequel je me souviens d’un si grand nombre de discussions dérivant joyeusement vers des sujets philosophiques était Matrix, qui est selon moi bien plus riche d’interprétations et de significations. L’argument du rêve était alors, non pas la base du film, mais une simple introduction, un tremplin vers de si nombreuses théories que je ne saurais les résumer ici, mais on peut déjà se contenter de celle du constructivisme radical : ni nos représentations, ni nos connaissances ne sont le reflet de la réalité, mais seulement le produit de notre entendement, théorie qui se décline dans le cadre de la réalité simulée sous la forme Vivons-nous dans une simulation ?
Revenons à Morpheus (nom latin du dieu grec des rêves, soit dit en passant), qui nous résume Inception :
Voilà, maintenant qu’on a commencé les références bibliographiques en citant Morpheus, on est prêts à tout. Procédons par ordre chronologique, et commençons par Platon, qui relate une discussion entre Socrate et un mathématicien athénien au doux nom de Théétète. Ces deux-là se demandent ce qu’est la science, et donc la connaissance. Théétète avançant d’abord que la science c’est la sensation, Socrate réfute et conclut sur la différence entre perception et connaissance. C’est au cours de cet échange qu’intervient la question du rêve. (Le lecteur intéressé par la philosophie des sciences pourra se référer avec intérêt à l’ouvrage de A.F. Chalmers justement intitulé Qu’est-ce que la science ?, excellente introduction aux théories de la démarche scientifique.)
Extrait de texte : Platon, Théétète (début du IVème siècle avant J.C.)
THÉÉTÈTE : Je n’ose dire, Socrate, que je ne sais que répondre, parce que tu m’as repris tout à l’heure de l’avoir dit. En réalité, cependant, je ne saurais contester que, dans la folie ou dans les rêves, on ait des opinions fausses, alors que les uns s’imaginent qu’ils sont dieux et que les autres se figurent dans leur sommeil qu’ils ont des ailes et qu’ils volent.
SOCRATE : Ne songes-tu pas non plus à la controverse soulevée à ce sujet, et particulièrement sur le rêve et sur la veille ?
THÉÉTÈTE : Quelle controverse ?
SOCRATE : Une controverse que tu as, je pense, entendu soulever plus d’une fois par des gens qui demandaient quelle réponse probante on pourrait faire à qui poserait à brûle-pourpoint cette question : dormons-nous et rêvons-nous ce que nous pensons, ou sommes-nous éveillés et conversons-nous réellement ensemble ?
THÉÉTÈTE : On est bien embarrassé, Socrate, de trouver une preuve pour s’y reconnaître ; car tout est pareil et se correspond exactement dans les deux états. Prenons, par exemple, la conversation que nous venons de tenir : rien ne nous empêche de croire que nous la tenons aussi en dormant, et lorsqu’en rêvant nous croyons conter des rêves, la ressemblance est singulière avec ce qui se passe à l’état de veille.
SOCRATE : Tu vois donc qu’il n’est pas difficile de soulever une controverse là-dessus, alors qu’on se demande même si nous sommes éveillés ou si nous rêvons. De plus, comme le temps où nous dormons est égal à celui où nous sommes éveillés, dans chacun de ces deux états notre âme soutient que les idées qu’elle a successivement sont absolument vraies, en sorte que, pendant une moitié du temps, ce sont les unes que nous tenons pour vraies et, pendant l’autre moitié, les autres, et nous les affirmons les unes et les autres avec la même assurance.
THÉÉTÈTE : Cela est certain.
SOCRATE : N’en faut-il pas dire autant des maladies et de la folie, sauf pour la durée, qui n’est plus égale ?
THÉÉTÈTE : C’est juste.
SOCRATE : Mais quoi ? est-ce par la longueur et par la brièveté du temps qu’on définira le vrai ?
THÉÉTÈTE : Ce serait ridicule à beaucoup d’égards.
SOCRATE : Mais peux-tu faire voir par quelque autre indice clair lesquelles de ces croyances sont vraies ?
THÉÉTÈTE : Je ne crois pas.
Un peu plus tard dans le 4è siècle avant notre ère, Aristote aborde lui aussi la question. Pour lui, personne ne saurait croire que la réalité n’est pas ce que l’on connaît en étant éveillé, et nulle sensation n’est ressentie sans objet qui la cause. Mais ma sensation face à la même cause est amenée à varier selon mon état. Le perçu est donc subjectif, relatif. L’apparence n’est pas la vérité.
Extrait de texte : Aristote, Métaphysique (fin du IVème siècle avant J.C.) – Livre IV, 1010b – 1011a6
Pour ce qui est de la vérité, plusieurs raisons nous prouvent que toutes les apparences ne sont pas vraies. Et d’abord, la sensation même ne nous trompe pas sur son objet propre ; mais l’idée sensible n’est pas la même chose que la sensation. Ensuite, on peut s’étonner à juste titre que ceux dont nous parlons restent dans le doute sur des questions comme celles-ci : Les grandeurs ainsi que les couleurs sont-elles réellement telles qu’elles apparaissent à ceux qui sont éloignés, ou telles que les voient ceux qui en sont près ? Sont-elles réellement telles qu’elles apparaissent aux hommes bien portants, ou telles que les voient les malades ? La pesanteur est-elle ce qui paraît pesant aux hommes de faible complexion, ou bien ce qui l’est pour les hommes robustes ? La vérité est-elle ce qu’on voit en dormant, ou ce qu’on voit pendant la veille ? Personne, évidemment, ne croit qu’il y ait sur ces points la plus légère incertitude. Y a-t-il quelqu’un, s’il rêvait qu’il est dans Athènes, alors qu’il serait en Afrique, qui s’imaginât, sur la foi de ce rêve, de se rendre à l’Odéon ? D’ailleurs, et c’est Platon qui fait cette remarque, l’opinion de l’ignorant n’a certainement pas une autorité égale à celle du médecin, quand il s’agit de savoir, par exemple, si le malade recouvrera ou ne recouvrera pas la santé. Enfin, le témoignage d’un sens sur un objet qui lui est étranger, ou même qui se rapproche de son objet propre, n’a pas une valeur égale à son témoignage sur son objet propre, sur l’objet qui est réellement le sien. C’est la vue qui juge des couleurs et non le goût ; c’est le goût qui juge des saveurs, et non la vue. Jamais aucun de ces sens, dans le même temps, quand on l’applique au même objet, ne nous dit que cet objet a et n’a pas à la fois telle propriété. Je vais plus loin encore. On ne peut pas contester le témoignage d’un sens, parce qu’en des temps différents il est en désaccord avec lui-même ; il faut adresser le reproche à l’être qui éprouve la sensation. Le même vin, par exemple, soit parce qu’il aura changé lui-même, soit parce que notre corps aura changé, nous paraîtra, il est vrai, doux dans un instant, le contraire dans un autre. Mais ce n’est pas le doux qui cesse d’être ce qu’il est ; jamais il ne dépouille sa propriété essentielle ; il est toujours vrai qu’une saveur douce est douce, et ce qui sera une saveur douce aura nécessairement pour nous ce caractère essentiel.
Or, c’est cette nécessité que détruisent les systèmes en question ; de même qu’ils nient toute essence, ils nient aussi qu’il y ait rien de nécessaire, puisque ce qui est nécessaire ne saurait être à la fois d’une manière et d’une autre. De sorte que s’il y a quelque chose qui soit nécessaire, les contraires ne sauraient exister à la fois dans le même être. En général, s’il n’y avait que le sensible, il n’y aurait rien, n’y ayant rien, sans l’existence des êtres animés, qui pût percevoir le sensible ; et peut-être alors serait-il vrai de dire qu’il n’y a ni objets sensibles, ni sensations; car tout cela est, dans l’hypothèse, une modification de l’être sentant. Mais que les objets qui causent la sensation n’existent pas, même indépendamment de toute sensation, c’est ce qui est impossible. La sensation n’est pas sensation d’elle-même ; mais il y a un autre objet en dehors de la sensation, et dont l’existence est nécessairement antérieure à la sensation. Car le moteur est, de sa nature, antérieur à l’objet en mouvement ; et admît-on même que dans le cas dont il s’agit l’existence des deux termes est corrélative, notre proposition n’en subsiste pas moins.
Voici une difficulté que se posent la plupart de ces philosophes, les uns de bonne foi, les autres seulement pour le plaisir de disputer. Ils demandent qui jugera de la santé, et en général, quel est celui qui jugera bien dans toutes les circonstances. Or, se faire une pareille question, c’est se demander si on est en ce moment endormi ou éveillé.
Enfin, notre dernière référence, c’est ce cher René Descartes qui, confortablement installé dans son fauteuil près du feu, fait l’expérience vertigineuse de se dire qu’il pourrait très bien être en train de rêver se trouver confortablement installé dans son fauteuil, et en est tout étonné.
Extrait de texte : René Descartes, Méditations métaphysiques (1641) : Première méditation
Toutefois j’ai ici à considérer que je suis homme, et par conséquent que j’ai coutume de dormir et de me représenter en mes songes les mêmes choses, ou quelquefois de moins vraisemblables, que ces insensés, lorsqu’ils veillent. Combien de fois m’est-il arrivé de songer, la nuit, que j’étais en ce lieu, que j’étais habillé, que j’étais auprès du feu, quoique je fusse tout nu dedans mon lit ? Il me semble bien à présent que ce n’est point avec des yeux endormis que je regarde ce papier ; que cette tête que le remue n’est point assoupie ; que c’est avec dessein et de propos délibéré que j’étends cette main, et que je la sens : ce qui arrive dans le sommeil ne semble point si clair ni si distinct que tout ceci. Mais, en y pensant soigneusement, je me ressouviens d’avoir été souvent trompé, lorsque je dormais, par de semblables illusions. Et m’arrêtant sur cette pensée, je vois si manifestement qu’il n’y a point d’indices concluants, ni de marques assez certaines par où l’on puisse distinguer nettement la veille d’avec le sommeil, que j’en suis tout étonné ; et mon étonnement est tel, qu’il est presque capable de me persuader que je dors.
Supposons donc maintenant que nous sommes endormis, et que toutes ces particularités-ci, à savoir, que nous ouvrons les yeux, que nous remuons la tête, que nous étendons les mains, et choses semblables, ne sont que de fausses illusions ; et pensons que peut-être nos mains, ni tout notre corps, ne sont pas tels que nous les voyons. Toutefois il faut au moins avouer que les choses qui nous sont représentées dans le sommeil, sont comme des tableaux et des peintures, qui ne peuvent être formées qu’à la ressemblance de quelque chose de réel et de véritable ; et qu’ainsi, pour le moins, ces choses générales, à savoir, des yeux, une tête, des mains, et tout le reste du corps, ne sont pas choses imaginaires, mais vraies et existantes. Car de vrai les peintres, lors même qu’ils s’étudient avec le plus d’artifice à représenter des sirènes et des satyres par des formes bizarres et extraordinaires, ne leur peuvent pas toutefois attribuer des formes et des natures entièrement nouvelles, mais font seulement un certain mélange et composition des membres de divers animaux ; ou bien, si peut-être leur imagination est assez extravagante pour inventer quelque chose de si nouveau, que jamais nous n’ayons rien vu de semblable, et qu’ainsi leur ouvrage nous représente une chose purement feinte et absolument fausse, certes à tout le moins les couleurs dont ils le composent doivent-elles être véritables. Et par la même raison, encore que ces choses générales, à savoir, des yeux, une tête, des mains, et autres semblables, pussent être imaginaires, il faut toutefois avouer qu’il y a des choses encore plus simples et plus universelles, qui sont vraies et existantes ; du mélange desquelles, ni plus ni moins que de celui de quelques véritables couleurs, toutes ces images des choses qui résident en notre pensée, soit vraies et réelles, soit feintes et fantastiques, sont formées.
Quant à la dernière scène du film (tombera, tombera pas, la toupie ?), je vous laisse en discuter…
“All that we see or seem
Is but a dream within a dream.”
- Edgar Allan Poe, A Dream Within A Dream (1849)
Alice au Pays des Merveilles vue par Tim Burton pour Disney
Ce mercredi sort le film de Tim Burton pour Disney librement inspiré de l’oeuvre de Lewis Carroll, plutôt construit comme un retour, une suite du Pays des Merveilles. Avec Mia Wasikowska (Alice), Johnny Depp (le chapelier), Helena Bonham Carter (la reine rouge), Anne Hathaway (la reine blanche). Un très beau film par ses images, et un texte magnifique, mais…
Pourquoi un corbeau ressemble-t-il à un bureau ?
C’est grâce à Viinz et au Club 300 Allociné que j’ai pu voir, il y a quelques jours, ce film en avant-première au MK2 Bibliothèque. Avec une immense surprise : la visite pendant quelques minutes de Tim Burton ! Une intervention très contrôlée, surveillée, minutée, mais qui a tout de même permis de ressentir la présence très particulière de Burton, des mimiques, une démarche, des gestes, ceux du créateur de mondes aussi féériques que sombres que l’on apprécie tant. Dans ce film, il se permet de faire revenir à 19 ans Alice au Pays des Merveilles, et de reprendre à la fois des scènes du roman Alice in Wonderland et de sa suite Through the looking glass, avec un rôle devenu très important du chapelier interprété par Johnny Depp.
- Article Quarante-Deux : Toute personne dépassant un kilomètre de haut doit quitter le Tribunal.
- Cet article ne fait pas partie du code : vous venez de l’inventer à l’instant.
- C’est l’article le plus ancien du code, dit le Roi.
- En ce cas, il devrait porter le Numéro Un.
Comme je l’ai écrit dans le chapeau, tout cela est très beau, et la langue anglaise est maniée avec excellence et toute l’espièglerie qu’il se doit, ce qui en fait un film à voir. Reste que les amoureux des mondes torturés et grandioses, macabres et joyeux, de Tim Burton, se sentiront un peu à l’étroit dans une trame compatible Disney. Et ceux qui comme moi vénèrent l’oeuvre de Lewis Carroll en tant que texte ultra-signifiant jusque dans son absurdité, leçon ou plutôt non-leçon de liberté totale, multiples axes et niveaux de lecture poussant au questionnement du moindre pseudo-acquis, resteront un peu sur leur faim. Même si. Même si Burton, comme on pouvait l’attendre, a su instiller notamment dans quelques phrases, dans quelques regards du chapelier et de la reine blanche, une incertitude, un risque, une dérive naturelle crainte et refoulée. En bref, quand on connait, pour toutes les raisons que j’ai énoncées plus haut, la quasi-impossibilité d’adapter Alice au cinéma, et ces moments de liberté de Burton, je pense qu’on peut dire qu’il est, avec les frères Wachowski qui ont écrit leur propre adaptation d’Alice avec Matrix, le seul réalisateur capable de porter au cinéma ce chef d’oeuvre de la littérature.
J’ai souvent vu un chat sans un sourire, mais jamais un sourire sans un chat !
L’Immortel de Richard Berry, avec Jean Reno
Le nouveau film de Richard Berry, L’Immortel, avec Jean Reno, Kad Merad, Marina Foïs, Jean-Pierre Darroussin, sort le 24 mars : l’histoire inspirée de faits réels d’un ancien gangster retiré des affaires, mais qui se retrouve un jour confronté à tout ce qui faisait son passé. ulike accompagne la sortie de ce film, j’étais donc à la projection en avant-première du film au studio des Ursulines.
On sent qu’un effort particulier a été fait par Richard Berry pour forger des personnalités complètes et complexes, où personne n’est vraiment bon ni vraiment mauvais. Et également, un effort pour ne pas montrer simplement de nombreux meurtres de et par des gangsters, mais placer chaque victime, même de la pègre, dans ses faiblesses, dans sa propre histoire, sa propre famille.
La projection du film était suivie d’une rencontre et échange avec Richard Berry et Jean Reno, qui ont pu parler des origines du film, des incidents de tournage, et donner quelques anecdotes. Ma grande surprise est la personnalité de Jean Reno, que je craignais très minérale, voire froide, mais il s’est révélé d’une grande gentillesse et humilité, cherchant la conciliation dès que le débat s’échauffe, et surtout, passionné et généreux dans son travail d’acteur. En bref, quand on voit Jean Reno en vrai, on aimerait le connaître.














Jusqu'au 17/06/2012