Ils parlent d’art Archive

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Museomix : contexte, idée, projet, questionnements

Pendant le long week-end du 11 au 13 novembre 2011, Museomix va rassembler quelques dizaines de passionnés des musées, amateurs et professionnels, étudiants et chercheurs, pour une expérience in situ de re-création d’une expérience muséale. Je vais tenter dans cet article d’en situer le contexte, de rassembler les éléments qui en sont à ce jour connus, autant sur le plan de son organisation que de ses objectifs, pour en esquisser le concept, et enfin le questionner dans les étapes de sa réalisation. Ne faisant pas partie du comité d’organisation de ce projet, mon propos n’engage que moi, et si certaines parties de ma description sont erronées, j’inviterai les intéressés à réagir en commentaire pour apporter des corrections.

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Art, industries et business : vendre du rêve, c’est mal ?

[NDLR : La visite de l'exposition Wovon Maschinen Träumen d'Ars Electronica dans le bâtiment de Volkswagen à Berlin a inspiré notre auteur invité Axel Norbelly/@axelarwak pour une réflexion sur les liens souvent sujets à débat entre art et business. Nos avis divergent sur cette question, cela m'invite à publier cette opinion. Réagissez ! -- Guillaume]

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Les stratégies virtuelles des musées : table ronde au Centre Pompidou

Le Centre Pompidou organisait le 26 mai 2011 une table ronde en forme d’annonce de son nouveau site à venir, le Centre Pompidou Virtuel. Au centre du débat, la question de la forme que peut, doit prendre le musée sur Internet à l’époque des échanges globalisés et immédiats de l’information et de l’importance croissante des réseaux sociaux dans les stratégies de trafic de ces institutions de plus en plus contraintes par des objectifs de rentabilité.

Pour en parler, la table ronde comptait Alain Seban, directeur du Centre Pompidou, Marc Sands, directeur des publics et de l’information de la Tate Gallery, Carlo d’Asaro Biondo, vice-président de Google, Bernard Stiegler, philosophe et directeur de l’Institut de Recherche et d’Innovation, et était modéré par Brice Couturier, producteur de l’émission Du grain à moudre sur France Culture.. Chaque invité est intervenu pour présenter ses réflexions et/ou ses projets. Je vais reprendre ici l’essentiel de ces interventions, en me permettant de les réordonner d’une manière qui me semble adaptée.

Bernard Stiegler : le web 2.0 dans un devenir sémantique producteur d’ontologies

Je replace cette intervention en premier puisqu’elle vient d’un philosophe qui n’est pas impliqué dans une forme particulière de solution à la question du musée virtuel, et s’est plutôt attaché à introduire le contexte nouveau dans lequel se situe le contenu virtuel, et à y associer un vocabulaire. Bernard Stiegler a mis en valeur l’aspect social et bilatéral du web 2.0 comme étant à la fois un redéploiement de l’activité critique et une remontée des amateurs à la surface. Précisons que dans le discours de Stiegler, le terme d’amateur n’est pas nécessairement péjoratif, ne s’oppose pas diamétralement à la figure de l’expert. On pense aux interrogations de Gilles Deleuze et Félix Guattari dans l’introduction de Qu’est-ce que la philosophie ? L’amateur serait un « ami de », un « amant de » ou pour mieux le dire un prétendant. Ce qui fait dire à Stiegler qu’ »un bon commissaire d’exposition est un amateur ». L’activité de ces amateurs présenterait un double avantage : pour eux d’abord, puisqu’elle leur permet d’avoir un rapport moteur à ce qu’ils jugent et donc d’effectuer leur perception. Deuxième avantage, la production d’opinions qualifiées par ces mêmes amateurs. On a parlé d’ »ami de », on pourrait aussi le décliner en « familier de » : comme un indigène de la forêt amazonienne ou de Paris sait lire et reconnaître dans un torrent d’informations sensorielles celles qui sont pertinentes et les qualifier, l’amateur d’art peut utiliser les techniques nouvelles d’annotation, de tagging, pour produire une intelligence critique sur les oeuvres, les expositions et leurs commentaires. Le web sémantique appliqué au musée est prêt à naître au sein de ces ontologies produites par les visiteurs.

Carlo d’Asaro Biondo (Google) : Le musée virtuel ? On sait faire.

Le musée virtuel chez Google, c’est le Google Art Project. J’en ai déjà parlé ici : c’est, à base de technologie Google Street View, le prototype de la promesse d’accomplir le cahier des charges contenu dans l’expression « musée virtuel ». C’est justement pour ça qu’elle me déplaît, cette expression. A partir de force photos des lieux et de numérisation des cartels et d’une partie des oeuvres (conservatisme sur les droits oblige), Google Art Project reconstitue en partie les galeries d’une petite vingtaine de musées pour tendre vers la restitution de l’impression de promenade.
C’est ce que je prends comme exemple d’application du concept de musée virtuel ne profitant pas de l’enrichissement que peut apporter le web. Pas de parcours, pas de médiation, le visiteur est aussi libre qu’il est potentiellement perdu dans ces salles désespérément vides, si on ne l’aide pas à trouver son chemin. On m’objectera avec raison que d’abord Google n’est pas un musée et n’est donc pas tenu à cette mission, et qu’ensuite c’est une société cotée en bourse et pas un service public à visée éducative…

Alain Seban (Centre Pompidou) : une profusion de contenus intelligemment indexés… et lisibles ?

Pour son Centre Pompidou Virtuel prévu en version beta pour le mois de septembre 2011 et en version finale pour novembre 2011, le célèbre musée parisien d’art moderne et contemporain commence par se définir en se différenciant (comme le fera la Tate, et je les apprécie pour cela) de l’approche Google : on doit conserver le rapport à la physicalité des oeuvres, ne pas essayer de le remplacer, et profiter du numérique pour montrer ce qui est caché dans le musée réel : caché parce que c’est immatériel, caché parce que c’est passé, caché parce que les espaces du Centre Pompidou ne permettent pas d’exposer toute la richesse de son fonds. L’objectif c’est donc de mettre en place une gigantesque action de numérisation d’oeuvres, de savoirs, et de les mettre à disposition sur le site à venir du Centre Pompidou Virtuel, en reprenant à son compte les potentialités du web sémantique décrits par Bernard Stiegler pour indexer cette masse de médias.
Si ce projet ambitieux, qui s’accompagne d’un plan de libération progressive des droits de diffusion des ressources, représente un apport inestimable pour les spécialistes, critiques, étudiants, chercheurs, il présente à mon avis deux erreurs de forme. La première concerne la navigation, qui semble ne proposer que d’évoluer à partir d’un point d’atterrissage initial en suivant le maillage sémantique, de relation en relation, les noeuds de ce maillage pouvant être loin d’évoquer quoi que ce soit au visiteur. Celui-ci se trouve, comme dans Google Art Project mais cette fois-ci à un degré non plus spatial mais conceptuel, devant une liberté totale toujours aussi perturbante. Ce n’est pas gênant, au contraire, pour le spécialiste, mais je suis convaincu (peut-être est-ce ma conception française classique du processus de constitution d’une culture cultivée qui me le fait dire) que le néophyte a besoin qu’on lui montre, ne serait-ce qu’un peu, le chemin avant qu’il ne puisse l’arpenter tout seul. Je ne sais pas comment la navigation dans un tel réseau sémantique peut être facilitée. Peut-être justement par des moyens sociaux, en valorisant les noeuds qui portent le plus de contributions ? La deuxième erreur que je vois vient aggraver la première et tient dans l’aridité du design du site (je parle, je le précise, d’une version initiale qui devrait évoluer en fonction des retours des testeurs) : les différents noeuds et ressources en relation avec le sujet de la page visitée sont présentés les uns après les autres, alignés à gauche en une étroite colonne sur un fond blanc. Je ne suis pas un expert en ergonomie ou en présentation de l’information, mais je pense qu’une présentation en graphe serait possible. Attendons impatiemment de voir les évolutions d’ici la beta de septembre !

Marc Sands (Tate Gallery) : rendre possibles des rencontres

Le nouveau site de la Tate Gallery est lui prévu pour le mois de novembre, et représentera je le crois un modèle. Je ne ferai que paraphraser Marc Sands en disant que le site actuel de la Tate correspond à la première forme qu’ont pu prendre les musées sur le web, celle d’une brochure qui ne sert qu’à vendre des billets ou des produits dérivés. S’inspirant pour la prochaine version non pas des autres sites de musées mais des récents sites de grande distribution ou de journaux, la Tate crée déjà une nouvelle forme qui travaille l’accessibilité au plus grand nombre. Dans ses contenus, le site à venir ne fait pas le choix d’un seul segment de public mais présente des sections et fonctionnalités dont certaines pourront être repérées et utilisées par les néophytes ou le jeune public qui y trouveront parfois un chemin pédagogique adapté, parfois une manière non académique d’aborder l’art, tandis que d’autres sections, que les spécialistes reconnaîtront elles aussi simplement par le champ lexical les désignant, permettent une recherche détaillée dans les fonds et ressources académiques associées. Dans cette structure s’intègrent tout un ensemble de modules sociaux qui permettront de faire vivre le site en établissant un lien entre les artistes ou acteurs du musée et les visiteurs du musée, ou du site du musée. L’écosystème ainsi produit donne envie de s’y impliquer. Rendez-vous donc en novembre pour voir comment les maquettes de ce site, présentées lors de la table ronde, vont prendre vie et rencontrer le public.

Et si vous voulez vivre ou revivre la table ronde, voici la captation vidéo :

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Robert Cantarella fait le Gilles à la Ménagerie de Verre

Tous les premiers lundi soir du mois à 18h à la Ménagerie de Verre, Robert Cantarella met ses écouteurs et redonne à l’identique les cours donnés par Gilles Deleuze sur l’image-mouvement à l’Université Paris 8 Vincennes-Saint Denis. Un véritable miracle.

Robert Cantarella et Gilles Deleuze. Cette image est évidemment un montage !

Mieux vaut tard que jamais. J’ai découvert le 2 mai que depuis plusieurs années, Robert Cantarella (metteur en scène, ancien directeur du CENTQUATRE) fait le Gilles : grâce à un système d’oreillettes, il écoute la parole de Gilles Deleuze et la restitue avec ses intonations, hésitations, toux, fulgurances. A 18h, la salle se remplit d’un auditoire de tous âges : certains ont l’âge d’avoir suivi les cours de Gilles Deleuze, d’autres ont l’âge que ceux-ci avaient à l’époque. On s’assoit sur les bancs et aussi beaucoup à même le sol mais c’est loin d’être un problème, puisque justement tout, Robert Cantarella, le public, les bancs, le sol, participe du voyage dans le temps, du miracle de faire revivre Deleuze. Pour moi qui, sorti des séances de Studio Philo au MK2 Bibliothèque, en voulait encore plus et commençait à découvrir avec émerveillement l’oeuvre de Deleuze, c’était une émotion véritable, j’en tremble encore. Merci à Elifsu pour la découverte !! J’en parle à tout le monde depuis des jours.

Le 2 mai, c’était la deuxième séance. Heureusement, j’ai réussi à plus ou moins rattraper le train, d’abord parce que je m’étais déjà un peu aventuré sur le premier chapitre de l’Image-mouvement, mais aussi parce que Deleuze en cours à l’université est pédagogue, plus facile à suivre que dans les livres qui condensent le sens. Il ne se répète pas, c’est à nous de le lire plusieurs fois.

J’espère avoir réussi à convaincre de venir vous aussi (même si la salle est déjà comble !) à la Ménagerie de Verre pour ce rendez-vous qui de plus est gratuit ! Les dates à venir : 6 juin, 4 juillet, 5 septembre, 3 octobre, 7 novembre, 5 décembre 2011 et 2 janvier, 6 février, 5 mars 2012. Veillez à bien appeler auparavant la Ménagerie de Verre pour réserver !

Pour ceux qui ne viendront pas (et aussi pour ceux qui viendront), allez voir le travail magnifique accompli par l’université Paris 8 qui a rassemblé et offre en téléchargement gratuit les cours de Gilles Deleuze : La voix de Gilles Deleuze.

Robert Cantarella fait le Gilles
La Ménagerie de verre
12/14 rue Léchevin
75011 Paris

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La Gaîté lyrique : conserver la tradition populaire de l’opérette ?

Après avoir laissé passer la période d’ouverture, la Gaîté lyrique a organisé une nouvelle visite, plus calme, par quelques blogueurs dont j’étais. Malheureusement quasiment aucune installation ni performance n’étaient visibles, et la salle principale, salle de concert, était fermée. Nous avons donc appris, avant de nous rendre à la conférence sur le folklore du web qui sera l’objet d’un prochain billet, quels étaient les objectifs du lieu.

Gaîté Lyrique - Niveau 2 - Foyer historique © MANUELLE GAUTRAND ARCHITECTURE – PHOTO / VINCENT FILLON

La Gaîté lyrique version 2011 naît de deux origines : initialement, un théâtre jouant des opérettes, et beaucoup plus récemment, un parc d’attractions avorté, visiblement destiné aux jeunes adultes et vieux ados, Planète Magique, qui aurait rendu hommage à l’Inspecteur Gadget, aux Mystérieuses cités d’or et à Ulysse 31. De cet héritage doublement populaire, que va conserver la nouvelle Gaîté lyrique ?

Le 2 mars 2011, la Gaîté lyrique ouvre au cœur de Paris et suscite, au quotidien, la rencontre des technologies, de l’art et des publics. La Gaîté lyrique, ouverte toute l’année sur le monde et à tout le monde, explore les cultures numériques sous toutes leurs formes : de la musique au graphisme, au jeu vidéo, au cinéma, en passant par le théâtre, la danse, la mode, le design, l’architecture…
(Communiqué de presse)

La Gaîté lyrique est annoncée également comme la « scène des révolutions numériques », dédiée « aux cultures numériques et à la musique actuelle ». Parlons un instant des cultures, déjà mentionnées deux fois, qui sont visiblement en passe en ce début de XXIe siècle de remplacer ce qu’on appelait autrefois la culture. La culture fait-elle peur ? Est-elle une menace ? A la culture, dont l’essence est dans la pensée, moi, moderne, je viendrais donc, en tant que je ne l’ai pas choisie mais héritée de l’histoire de la pensée, que j’ai peut-être refusé de la connaître, lui substituer ma culture, où la pensée n’a peut être aucune part, mais qui est une collection de mes a prioris et usages ? Mais passons sur ce sujet qui déborde largement de celui de la Gaîté lyrique…

Quelle place pour la recherche, la conservation, l’exposition de l’art numérique dans ce centre culturel dédié aux cultures numériques ?

C’est la question qui m’intéresse et qui probablement vous intéresse si vous venez souvent ici. L’art numérique est encore considéré comme mineur, et en tant que tel on peut dire avec Régis Debray qu’il est des plus fertiles. Il est des plus aptes à accueillir des idées nouvelles, des modes nouveaux. L’art numérique est la promesse ultime qui, plus encore que le cinéma, peut faire mourir le monde sensible et atteindre à la liberté absolue en supprimant l’analogie. Mais ce potentiel ne va pas sans une extrême fragilité, une épée de Damoclès qui le menace et que lui-même porte : le risque que court l’art numérique, c’est de n’être saisi, appréhendé que comme une expérience au premier degré, un decorum sensoriel, une qualité d’ornement qui fait barrière à la perception de ce qu’il contient, de l’idée qu’il exprime, de la pensée qu’il traite ou justement maltraite.

Précisément, et même si, comme on le verra dans de prochains billets, je ne doute pas un instant de la qualité des conférences qui auront l’art pour sujet, ni de la richesse ou de la pertinence (notez que je ne parle pas de beauté, ou si je le fais ce sera en la définissant comme ce qui justement permet au spectateur de développer un appareil théorique) des oeuvres, au vu de la démarche annoncée de la toute naissante Gaîté lyrique, j’exprime, non pas une accusation qui serait injuste si tôt après l’ouverture, mais une crainte. La communication officielle est que ce ne sera pas un centre d’art numérique, ni une galerie ou un musée, mais plutôt un lieu où l’événement principal, dans l’espace principal, sera le concert, et les spectateurs pourront aussi, avant ou après, aller boire un verre et regarder de l’art numérique dans l’espace d’exposition du sous-sol. On donne donc explicitement à l’art numérique la position la plus risquée, celle de l’accessoire, de la décoration, celle dont on n’attend qu’une satisfaction sensorielle sans l’interroger… Je suis inquiet, je ne voudrais pas n’avoir gagné à Paris qu’un grand lieu de la nouvelle opérette électronique.

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17 mars 2011 : Picture a museum day !

Demain est le Picture a museum day, une journée internationale pour prendre des musées et galeries en photo et les partager ! Montrez que ces lieux sont fascinants et vivants !

Demain, si vous visitez un musée ou une galerie, ou si vous y travaillez, et si vous en avez le droit, prenez votre appareil et photographiez ! Puis déposez vos photos dans le groupe Flickr #MuseumPics ou twittez les avec le hashtag #MuseumPics !

Le site officiel de l’événement est museumpics.com, et le compte Twitter associé est @museumpics.

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Google Art Project, le medium sans la culture ? Walter, reviens, ils sont devenus fous !

Google Art Project s’est lancé il y a quelques jours, avec comme toujours au moindre mouvement du titan une pléthore d’annonces tous réseaux sociaux confondus pour prévoir la révolution de la consommation culturelle. Essayons d’interpréter ce que propose ce nouvel outil…

Que propose Google Art Project ?

Présentation de Google : « Explore museums from around the world, discover and view hundreds of artworks at incredible zoom levels, and even create and share your own collection of masterpieces. » Un zeste de Street View pour donner l’impression qu’on visite un musée vide, une pincée de sensationnel tout à fait incredible, et du participatif pour montrer qu’on est bien 2.0. Blague à part, on peut en effet naviguer dans 17 musées de 9 pays ayant collaboré avec Google, et voir de nombreux tableaux dans une belle résolution, et pour un tableau par musée accéder à une image dans une très haute résolution de 14 mégapixels. Nous sommes donc face à un projet qui va permettre à tous de voir des tableaux du monde entier, gratuitement, qui se trouvent dans des pays et des musées que tout le monde n’aura malheureusement pas l’occasion de visiter, c’est indéniable. Cela étant dit, dans cette présentation qui est souvent celle à laquelle on s’arrête, persistent de nombreuses zones d’ombre et limitations.

Sévère restriction du panel d’oeuvres montrées

Premier constat, la « visite virtuelle » est loin de donner une impression de réalité. C’est pixellisé, flou, la trame de la compression est visible, mais passons là-dessus, je reviendrai sur la proposition de remplacer l’expérience de la visite. Sorti de la salle de démarrage où plusieurs oeuvres sont visibles en haute résolution, il n’y a quasiment plus de tableau visible, ne parlons même pas des cartels. Tout est flou. Passons sur la qualité d’image et sur la disponibilité des images : après trois salles traversées j’arrive à un cul-de-sac virtuel, je ne peux pas entrer dans la salle voisine. Réponse de Google :

Why are some areas or specific paintings in the museum Street View imagery blurred?

Some of the paintings and features captured with Street View were required to be blurred by the museums for reasons pertaining to copyrights.

On retrouve bien là ces chers musées. Acheter les cartes postales des oeuvres préférées du grand public, mais pas photographier l’oeuvre qui nous touche particulièrement… ce n’est pas le sujet d’aujourd’hui, même s’il y aurait beaucoup à écrire.

Médiation culturelle presque inexistante

Si les musées et les commissaires d’expositions ne devaient garder qu’une mission, ce serait la médiation culturelle. Qu’est-ce que c’est que la médiation culturelle ? C’est aider le visiteur à ressortir du musée après quelques dizaines de minutes, ou ce qui est préférable quelques heures, non seulement avec un porte-monnaie souvent passablement allégé, mais avec une expérience à la fois visuelle et intellectuelle, pas un cours magistral, pas une publication académique imprimée contre un mur, mais une idée plus précise de l’art, des passerelles, des synapses, des questions.

Que trouve-t-on ici ? Sur les quelques oeuvres accessibles, il faut deux clics pour retrouver un contenu au plus de quelques lignes, qui est celui présent sur le cartel. A l’ére de la réalité augmentée, avec les moyens de la machine Google, pas plus de détail, pas de lien thématique entre des oeuvres, pas de parcours. Si Google Art Project avait été le signe d’un intérêt philanthropique, un investissement dans le monde de l’art, on aurait pu imaginer des subventions à des équipes d’étudiants, chercheurs et conservateurs pour créer un contenu original et riche. Mais ce n’est pas le cas. Même le lien avec Wikipedia semble exclu, il faut rester dans la nébuleuse Google, jusqu’à géolocaliser les villes de naissance et de mort des artistes… sur une carte actuelle avec son splendide réseau autoroutier.

Limitation d’usage des vues d’oeuvres pourtant principalement tombées dans le domaine public

Les règles sont claires :

Are the images on the Art Project site copyright protected?

Yes. The high resolution imagery of artworks featured on the art project site are owned by the museums, and these images are protected by copyright laws around the world. The Street View imagery is owned by Google. All of the imagery on this site is provided for the sole purpose of enabling you to use and enjoy the benefit of the art project site, in the manner permitted by Google’s Terms of Service.
The normal Google Terms of Service apply to your use of the entire site.

Donc, pour ma part, et en conclusion sur l’expérience de Google Art Project, si vous voulez voir des oeuvres bien plus nombreuses, allez sur Wikimedia Commons, et si vous voulez les relier à tout un corpus de connaissances, vous y trouverez le lien vers les articles de Wikipedia.

Mais qui est donc ciblé, alors ?

Le grand public, les enseignants, les chercheurs ? Les chercheurs n’ont pas grand chose à faire là-dedans à mon sens. Les enseignants, du fait des restrictions d’usage, ne peuvent rien en faire en dehors de la navigation sur Google Art Project. Le grand public ? Un grand public qui ne vient pas pour apprendre un contexte, une histoire, un sens, alors, mais seulement pour regarder des images. Si, ce que j’y vois, c’est peut-être un message à destination de la muséologie et de la communication culturelle, une proof of concept destinée à préfigurer ce que seront les musées dans quelques années, décennies. Si c’est le cas, j’ai très peur et j’appelle Walter Benjamin à ma rescousse.

Mort du musée, extinction de l’aura

Avez-vous déjà éprouvé, dans un lieu particulier, devant une oeuvre particulière, lors d’un évènement particulier, avec une personne particulière, de par son caractère unique, son accès difficile, la rareté de son occurence, le sentiment d’une nécessité de le vivre avec une intensité maximale, de s’en imprégner avant que cette expérience ne se termine afin d’en conserver le souvenir le plus clair ? Avez-vous déjà pensé à immortaliser ce moment par une photographie pour vous apercevoir immédiatement après que ce ne serait qu’une pâle copie ? A côté de l’expérience de la présence pure, quelle valeur a l’expérience de sa reproduction ? Ce qu’on expérimente alors dans cette présence irremplaçable, c’est l’aura au sens de Walter Benjamin dans L’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique ? C’est l’unique apparition d’un lointain, si proche soit-il.. Walter Benjamin évoque lui aussi cette incomplétude fondamentale de la reproduction :

A la plus parfaite reproduction il manquera toujours une chose : le hic et nunc de l’oeuvre d’art – l’unicité de son existence au lieu où elle se trouve.

Pourtant, et dans tant de domaines, notre société et nos médias veulent tout rendre facile et accessible sans aucun effort, sans craindre d’en annihiler toute la valeur, et je cite encore le même texte :

Rendre les choses spatialement et humainement « plus proches » de soi, c’est chez les masses d’aujourd’hui un désir tout aussi passionné que leur tendance à déposséder tout phénomène de son unicité au moyen d’une réception de sa reproduction.

Google Art Project nous propose de remplacer, émet l’hypothèse de la possibilité de remplacer l’expérience réelle de la visite par celle de la présence virtuelle dans un musée symboliquement vide, des salles que toute vie a quitté. C’est bien plutôt le contraire que l’on souhaite : faire vivre les musées, leurs salles, leurs oeuvres, les faire voyager, les mettre en relation dans des thématiques et des scénographies toujours nouvelles pour poser toujours plus de questions, pour les comprendre autrement, les voir autrement, et ça, c’est ce que j’appelle la médiation culturelle, un media qui ne va pas sans une compréhension à susciter ou à transmettre.