[Monumenta2010] Table ronde : l’Art et la mémoire

29 janvier 2010 par Guillaume

Je rapporte ici l’essentiel des échanges concernant l’œuvre de Christian Boltanski et son rapport à la mémoire, par l‘intermédiaire d’objets et d’histoires racontées. Le reste des échanges était plus éloigné de ce thème et concernait la possibilité du traitement de l’horreur génocidaire par les artistes.

Participaient à cette discussion, Bernard Marcadé, critique d’art, Okwui Enwezor, critique d’art et commissaire d’exposition, notamment directeur de la Documenta de 2002, Rithy Panh, cinéaste, rescapé des camps de travail des khmers rouges, Luc Sante, écrivain, critique littéraire et essayiste, et Christian Boltanski.

La discussion commence avec Bernard Marcadé, qui présente bien sûr Christian Boltanski dans le contexte de cette table ronde : artiste de la mémoire sous toutes ses formes : mémoire individuelle et collective, vraie et fausse, petite et grande. L’œuvre de Boltanski mêle les trois dimensions du souvenir, de la mémoire et de l’Histoire. Il pose aussi la question du lien entre Duchamp et Boltanski, deux artistes proches par leur aversion des racines : Duchamp est devenu américain pour couper ses racines, Boltanski erre dans l’Histoire et refuse de s’installer dans une histoire particulière.

Okwui Enwezor confie un sentiment d’étrangeté lié à son identité d’américain d’origine nigérienne. L’Afrique n’est plus pour lui un lieu mais un souvenir, si bien que la représentation qu’il en connaît n’a rien à voir avec ses souvenirs. Il s’interroge sur la possibilité, ou plutôt pense qu’il est impossible pour l’art contemporain d’exprimer des souvenirs traumatisants. Est-il possible de dépasser cette réticence, de faire face au résidu de ce qui reste de mémoire
après le vécu, dans la création contemporaine ?

Christian Boltanski confirme que l’artiste ne peut représenter la réalité, mais doit se contenter d’une version dégradée, de ce résidu de réalité, éventuellement déformé, qu’est la mémoire. Une mémoire aussi liée à un monde rêvé auquel nous appartenons en plus de la réalité, un monde lié à notre enfance et aux histoires qu’on nous a racontées. Dans son travail sur la petite mémoire, il souhaite que chaque personne retrouve sa propre histoire.

Luc Sante raconte lui aussi son trouble vis-à-vis des ses origines : le lieu de sa naissance se confond avec le temps de sa naissance, comme ses souvenirs de Belgique et des Etats-Unis dans son enfance se mélangent. Ce qu’il en reste c’est la trace de ce qu’était ce temps pour lui, puisque ces racines, si fortes soient-elles, n’existent plus. La conséquence de cette absence de racines est qu’il ressent le patriotisme comme une fiction, ne se sent appartenir à aucune nation. Il lit d’ailleurs dans l’œuvre Personnes de Boltanski, objet de Monumenta 2010 au Grand Palais, un symbole d’une humanité associée, rassemblée, non différenciée, égale devant la fin. Le bruit des battements, le froid, l’espace du Grand Palais le fait qualifier l’œuvre de « gare du Jugement Dernier ». Lui aussi essaie d’écrire l’histoire de ceux qui ont été oubliés, perdus par l’Histoire.

Rithy Panh, lui, travaille plutôt avec la grande Histoire, fait de sa création un acte politique, et se méfie de la mémoire : plus on travaille avec les objets de la mémoire, plus on la perd. Par contre il voit un lien entre l’œuvre de Christian Boltanski et la culture de son pays d’origine : Boltanski garde les images des morts en les accompagnant de lampes, au Cambodge on les garde avec de l’encens. Ce culte des objets du passé, représentations des disparus, le rend proche d’une forme d’animisme.

Okwui Enwezor est très intéressé par ces objets qui sont incomplets, ne sont qu’un moyen, un media vers quelque chose de plus complet. Pour autant, dans l’œuvre Personnes, les vêtements n’évoquent pas pour lui des présences mais des absences, une incomplétude. L’œuvre de Boltanski est donc pour lui un engagement très puissant pour lutter avec, contre ce qui n’est pas complet. Il précise enfin qu’en Niger, quand quelqu’un décède, on retourne sa photo, on la cache : on ne veut pas transférer sa mémoire dans l’image qui reste de lui, mais la garder dans les esprits.

Christian Boltanski ajoute que bien souvent, ce n’est plus du visage du disparu dont on se souvient, mais de la photographie qui reste de lui… Son travail consiste à essayer de préserver chaque être, de faire revenir les ancêtres. Il va encore plus loin en lançant que, tous, nous ne sommes que des puzzles d’ancêtres, notre visage, notre esprit, sont des morceaux de morts. Nous portons en nous nos ancêtres morts, comme nous portons l’enfant que nous étions et dont les traces malheureusement s’amenuisent depuis notre plus bas âge, où nous possédons peut-être une connaissance énorme, celle d’avant notre naissance, Enfin, il rappelle qu’il qualifie toujours son œuvre de ratage complet, puisqu’on ne peut rien sauvegarder. Que plus on accumule de preuves de l’existence passée d’une personne, plus on ressent son absence.

Bernard Marcadé apporte un éclairage sur les histoires et objets
moyens vers une transcendance, en citant une histoire qui est initialement celle d’un conte hassidique, qui raconte comment le Baal Shem Tov, pour se sortir d’une tâche difficile, alla dans un certain endroit de la forêt, alluma un feu et récita une certaine prière. Alors, son vœu fut exaucé. Son successeur, le Maggid de Meseritz,
devant une tâche semblable, alla sur le lieu du miracle et dit : « Nous ne pouvons plus allumer le feu, mais nous savons réciter les prières ». Pour lui aussi, le voeu fut exaucé. Rabbi Moshe Leib, une génération plus tard, ne sut pas faire davantage le feu, ni même réciter la prière. Mais il trouva l’endroit. Il fut exaucé. À la génération suivante, Rabbi Israël de Rischin, resta dans son château et, de sa chaise d’or, dit : « Nous ne savons plus faire le feu, nous ignorons la prière, et nous avons oublié jusqu’à l’endroit du miracle. Mais nous pouvons raconter comment cela s’est passé ». Lui aussi, fut exaucé. Christian Boltanski pose alors la question : l’histoire racontée est-elle plus importante que l’objet ?

Vous pouvez lire également mon compte-rendu de la carte blanche à Jean-Max Colard : l’Art comme science humaine

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Décès de J.D. Salinger, coeur attrapé…

28 janvier 2010 par Guillaume

Jerome David Salinger nous a quitté aujourd’hui à l’âge de 91 ans, laissant une oeuvre brève mais qui aura marqué des générations de lecteurs. Je n’aime pas écrire des nécros… je préfère vous renvoyer à mon article du 1er janvier 2009, jour de ses 90 ans.

Goodbye, Mr Salinger…

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« Huis clos sur le net » cherche ce que personne n’a promis

22 janvier 2010 par Guillaume

L’opération « Huis clos sur le net » isole cinq journalistes des radios francophones publiques dans un gîte rural du Périgord pendant une semaine. Leurs seuls accès à l’information seront Facebook et Twitter, afin de découvrir quelle lecture du monde cela implique. Je doute fort de la pertinence de cette opération.

J’aime profondément la radio, ceux qui me connaissent bien le savent. Je me passe aisément de la télévision, mais la radio m’est essentielle, en particulier des stations de Radio France : France Inter et France Culture. J’aime le son des seules voix, l’image est souvent superflue. Mais ce n’est pas le sujet d’aujourd’hui. Si j’aime la radio (et si je rêve secrètement d’être un jour derrière un micro à Radio France), il est naturel que je sois exigeant à son égard.

Le concept de l’opération « Huis clos sur le net » rappelle les plus grands moments de la télé-réalité, je cite :

« Cinq journalistes des radios francophones publiques, isolés dans un gîte rural du Périgord pendant une semaine. Coupés de tous les médias traditionnels, leurs seuls accès à l’information seront Facebook et Twitter. »

Et les questions mises en exergue et auxquelles devraient répondre cette expérience sont, là encore je cite :

« La lecture du monde, dans ces conditions, est-elle pertinente ?
Est-on informé de la même manière sur les réseaux sociaux, qu’avec les médias classiques ?
Comment se construit alors l’information ? »

Vous trouverez une description plus détaillée de l’opération Huis clos sur le net sur le site des radios francophones.

birdsincage

Cette présentation de l’opération est extrêmement réductrice. Quels comptes Twitter les journalistes enfermés au Périgord vont-ils suivre ? Quels seront leurs « amis » sur Facebook ? En fonction des réponses à ces questions, leur expérience va changer du tout au tout. S’ils suivent sur Twitter les comptes des différents organes de la presse nationale et internationale, ils auront à n’en pas douter une vision assez précise de l’actualité. Heureusement, on ne les empêche pas de cliquer sur les liens fournis dans les tweets, ce qui serait absurde. S’ils suivent les comptes Twitter d’amis e-commerçants ou de blogueurs très colorés politiquement, leur expérience sera tout à fait différente…

Je doute du sens même de l’opération. Personne n’a jamais dit de Twitter qu’il était un canal d’information suffisant, et à ma connaissance personne ne s’en sert en tant que tel. Chaque message de moins de 140 caractères sur Twitter n’est qu’un tremplin pour aller en lire plus ailleurs et se faire son opinion. Beaucoup d’informations partagées sur Twitter ont été auparavant lues/vues dans d’autres médias. Alors en effet, dans le cas de certains évènements exceptionnels, Twitter a la primeur par son concept, mais ces situations restent ponctuelles même si elles sont montées en épingle par les … « médias traditionnels ». Quant à Facebook, je ne sais même pas ce qu’il vient faire là. Qui va chercher sa « lecture du monde » sur Facebook ?

Ce qui m’inquiète dans cette affaire, c’est qu’il semble que les « médias traditionnels » (Qu’est-ce donc ? Pourquoi cette appellation ringardisante ? La version en ligne de mon journal préféré est-elle un « média traditionnel » ?) voient Twitter et les réseaux sociaux comme des concurrents sans pitié, alors que bien souvent ils pointent vers leurs éditions en ligne.

David Abiker, chroniqueur sur les thèmes du web à Radio France, va participer au bilan de cette opération le 5 février. Je suis persuadé qu’il connaît bien les réseaux sociaux et Twitter. J’imagine, j’espère qu’il pourra donner cet éclairage à ses confrères, qui semblent anxieux pour de mauvaises raisons.

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La médiation culturelle hors du musée et sur Internet : rencontre avec le CNAP

20 janvier 2010 par Guillaume

Hier soir, autour de Marc Sanchez, directeur de la production artistique du CNAP et Aurélie Lesous, responsable de la médiation, Claire Soléry de l’agence Agenda et Charles ont réuni un panel de personnes plus ou moins versées dans l’art contemporain : Diane Drubay de Buzzeum, Alexia Guggémos, conservatrice du musée du Sourire et blogueuse sur Délire de l’Art, Caroline Arditti de Caziflash, Clémentine Gallot, journaliste, Alexiane des Pestaculaires, NicMo, Benjamin de Playlist Society, Miqueline et moi-même.

Marc Sanchez et Aurélie Lesous nous ont d’abord présenté l’objectif de Monumenta, qui est de présenter à chaque édition au grand public un grand artiste contemporain, dans un lieu aussi prestigieux que le Grand Palais. Cette année, cet espace est investi par « Personnes », de Christian Boltanski, qui constitue une excellente introduction à l’art contemporain : la volonté de l’artiste concernant cette oeuvre est justement qu’elle touche tous les publics, quelle que soit leur connaissance, leur grille de lecture. Dans l’idéal, le visiteur doit en premier lieu ressentir, puis analyser s’il le souhaite ce qu’il a ressenti, ce qui l’entoure.

C’est l’esprit auquel s’attachent les médiateurs présents dans le Grand Palais : laisser d’abord les visiteurs découvrir par eux-mêmes, puis s’ils le souhaitent, leur donner des clés de compréhension de l’oeuvre de Christian Boltanski. Et ouvrir également l’oeuvre aux enfants, et aux personnes souffrant de handicaps, en mettant en place des visites guidées adaptées. Pour les publics qui veulent aller plus loin, tout un programme de tables rondes est organisé à l’auditorium. Vous pouvez lire mon compte-rendu d’une de ces tables rondes, l’Art comme science humaine.

La question posée à nous autres blogueurs et aux experts en communication en ligne était : de quelle manière étendre cette médiation à l’extérieur du musée, en particulier sur internet ? Des expériences précédentes, notamment sur des forums, ont montré que le statut de représentant, de porte-parole du musée, parfois donc de modérateur, est difficile à endosser, et peut créer plus de réactions (pas toujours pertinentes…) que de discussions et d’échanges.

Les pistes évoquées sont en lien avec les tendances du Web 2.0 : porter sur le web communautaire la voix du médiateur culturel, qui parle en son propre nom, de sa propre voix, à la fois par des réactions courtes et spontanées sur Twitter, par exemple pour faire partager des questions qui viennent de lui être posées dans le musée, et un support blog, permettant d’être plus loquace et de lancer des discussions en commentaires.

Cette dernière solution est tout de même restrictive en termes de possibilité de lancement de discussions à l’initiative des visiteurs. Aussi, les autres axes évoqués étaient ceux d’une agrégation des articles de blogueurs, mais pourquoi pas aussi de journalistes et de critiques d’art, afin de pouvoir retrouver tout ou presque ce qui se dit autour d’une exposition, ainsi que celui d’une plate-forme participative permettant la création initiale de contenu, le dépôt de questions directement par les visiteurs. Mais on retrouve alors rapidement la problématique de la modération.

Vous l’aurez compris, cette rencontre et cet échange étaient fort intéressants, et en tant que tels, forcément trop courts. Je vous propose donc, lecteurs qui n’étaient pas avec nous, éventuels participants à la rencontre qui lisent ce billet, de continuer ici la discussion si vous le souhaitez.

Je veux remercier le CNAP pour son accueil, mais aussi Claire et Charles qui m’ont permis d’être là !

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Non, vous ne me poserez pas de questions sur Formspring

18 janvier 2010 par Guillaume

Petit rappel : Formspring est la dernière invention des gens du Web 2.0 (non, ils ne s’arrêtent jamais). Le concept est simple, vous créez votre compte sur www.formspring.me, et vous obtenez une page de la forme www.formspring.me/votrepseudo sur laquelle tout le monde peut anonymement (ou non, mais anonymement par défaut) vous poser des questions, généralement personnelles. C’est la grande mode sur Twitter en ce moment, je ne te raconte pas, lecteur.

En ce qui me concerne, si vous avez des questions à me poser, vous avez l’adresse, je réponds lentement mais sûrement, mais pas aux anonymes. Aussi, vous ne me verrez jamais sur Formspring. Si un anonyme me pose une question, il a de fortes chances que ma réponse soit extrêmement élusive, voire que je m’en tire par une pirouette. Et si dix personnes me posent la même question, il se peut que je leur donne dix réponses différentes.

Et là je sens les accusations gronder : « si tu donnes dix réponses différentes à tes dix interlocuteurs, alors tu es un menteur ! ». Et c’est là que je dis NON. Je dis qu’on ne peut pas exprimer une réponse de la même manière à dix personnes différentes, tout simplement parce que, et là encore je vais voir de grands yeux, ces dix personnes évoluent dans des réalités différentes. Rien de mystique ou de science-fictionnesque là-dedans, je ne dis pas que chacun vit dans une dimension parallèle d’un gigantesque mille-feuille, loin de moi cette supputation.

millefeuille

Non, il s’agit juste du point de vue du constructivisme radical, hérité de Kant, soutenu par de nombreux épistémologues et psychosociologues, et auquel je souscris [1]. En bref, notre idée quotidienne, conventionnelle de la réalité est une illusion provenant de notre entendement et que nous nous efforçons d’étayer. Ainsi, les réalités de chacun peuvent être différentes voire contradictoires, et elles ne sont pas l’effet de vérités objectives mais de la communication.

Aussi, chacune des dix personnes qui me pose cette question, non seulement n’y met pas forcément le même sens, mais interprètera différemment chacun de mes mots en fonction de son éducation, de ses valeurs, de son vécu.

Si je veux répondre le plus précisément possible à cette question, je dois savoir d’où elle vient, quel sens elle porte, et sachant cela, adapter l’expression, les mots de ma réponse à la sémantique de mon destinataire. Alors, bien sûr, formuler une réponse parfaite est un idéal inatteignable, mais on peut avoir envie de s’en approcher le plus possible… d’où l’intérêt vraiment modéré de répondre à un anonyme…

[1] Le lecteur intéressé est invité à lire l’essai très accessible de Paul Watzlawick, La réalité de la réalité, chez Points.

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