Museomix : contexte, idée, projet, questionnements

Pendant le long week-end du 11 au 13 novembre 2011, Museomix va rassembler quelques dizaines de passionnés des musées, amateurs et professionnels, étudiants et chercheurs, pour une expérience in situ de re-création d’une expérience muséale. Je vais tenter dans cet article d’en situer le contexte, de rassembler les éléments qui en sont à ce jour connus, autant sur le plan de son organisation que de ses objectifs, pour en esquisser le concept, et enfin le questionner dans les étapes de sa réalisation. Ne faisant pas partie du comité d’organisation de ce projet, mon propos n’engage que moi, et si certaines parties de ma description sont erronées, j’inviterai les intéressés à réagir en commentaire pour apporter des corrections.

Cet article étant le point de départ posé pour une réflexion de groupe, sa lecture doit être suivie de la lecture de ses commentaires, qui apportent des précisions et corrections. Courage :-)

Quelques éléments de contexte

Au commencement, il y a des professionnels aux rôles différents mais tous engagés quotidiennement dans un travail avec le Musée au sens large, qui vise à développer sa communication au moyen des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). A la renouveler même, puisqu’il est communément admis que par sa nature fortement marquée par l’essor des réseaux sociaux et du contenu généré par les utilisateurs, par cette capacité de réponse immédiate et potentiellement massive des communautés d’internautes, se contenter de demander aux relations presse de reproduire sur Internet la communication effectuée avec les media traditionnels est grossièrement inapproprié. D’une part, comme on vient de le dire la logique de communauté et son impact médiatique potentiel font émerger un nouveau métier, celui de responsable de communauté, plus connu sous le nom anglais community manager, et qui consiste, dans les très grandes lignes, à identifier, connaître, et tisser des liens avec la communauté (au sens très vague que ce mot possède et qu’il conviendrait de définir) afin de pouvoir autant que faire se peut contrôler l’identité numérique de l’institution dont le community manager a la charge. D’autre part, la percolation extrêmement effective des moyens de communication mobiles, téléphones, tablettes, ultra-portables, la multiplication des modèles de plate-formes basés sur la contribution plus ou moins qualifiée des internautes, le dynamisme des nouveaux titres de presse uniquement présents en ligne (pure players) ont profondément contribué à modifier le rapport des nouvelles générations à l’information, voire à la transmission du savoir et à l’enseignement. On pourra ou non s’en réjouir, certainement débattre à ce sujet ailleurs qu’ici, mais toujours est-il qu’il est pertinent de questionner dans le cadre du musée les conséquences sur les différentes formes de médiation que cette évolution peut induire.

Si je me suis permis cette digression sur un sujet parfaitement bien connu par les museogeeks qui me lisent, c’est pour situer pour les autres l’ampleur de la révolution que tentent d’évoquer Diane Drubay de Buzzeum et Samuel Bausson du Museum de Toulouse, les esprits à l’origine du projet Museomix, à leurs interlocuteurs des administrations muséales, qui font déjà face à un ensemble de contraintes managériales et budgétaires communs à toute institution auxquelles s’ajoutent celles qui sont spécifiques aux musées, et à qui l’on vient dire qu’il faut en plus repenser le musée à tous ses étages, voire créer des postes.

L’idée de Museomix

Confrontés quotidiennement au contexte que je viens de rappeler, et placés à des rôles de conseillers plus que de décisionnaires dans le processus qu’ils appellent de leurs voeux, de modernisation et de décloisonnement des institutions, ils communiquent dans les réseaux sociaux qu’ils contribuent à animer, ce qui se traduit par des rencontres, des conférences, des écrits, comme le Musée-Lego de Samuel Bausson, manifeste d’une envie de décloisonner les responsabilités et de faire bouger les organigrammes.

C’est alors que l’idée vient d’essayer non plus d’intervenir en conseil mais de s’essayer à la création, avec un projet de prototype qui servirait à démontrer par l’exemple, l’anglais le dit bien avec l’expression « proof of concept ». Pour réaliser ce prototype, nos esprits fondateurs s’adjoignent les services du groupe Knowtex, une structure dynamique et montante pouvant proposer un soutien éditorial, ceux du centre Erasme qui apporte tout le soutien technologique et novateur dont ils ont besoin, et ceux de Nod-A et Julien Dorra, qui travaillent sur des expériences de création collaborative et proposent donc de faire vivre la gestion de projet. Museomix est né.

Le projet Museomix

Voilà, nous tenons maintenant quelque chose comme une définition de Museomix dans son contexte et en essence, il reste à le définir en acte autant que faire se peut. On peut avancer que, si l’on sait exprimer un objectif dans sa forme, son fond ou les deux, ou choisir un objectif parmi un ensemble d’objectifs souhaitables, on peut en déduire des études préliminaires à mener ainsi qu’une structuration en tâches ad hoc. Si c’est une organisation de travail qui a fait ses preuves et que l’on apparentera à gros traits à un cycle de travail dit traditionnel, elle n’est pas nécessairement applicable dans toutes les situations, et notamment pas lorsqu’il est difficile de définir un objectif a priori. Nous nous trouvons donc dans une situation où, partant d’un point de départ connu, documenté, il faut dans un temps court ne pas partir sur de fausses pistes, et déployer un mode de communication dynamique et fréquent (pour ne pas dire comme dans le jargon de la gestion de projet, agile) entre des équipes de taille ni trop petite ni trop grande pour être rapides. Museomix propose, presque sur ce modèle mais sans que les équipes ne se complètent dans l’objectif de réaliser un but commun, un fonctionnement de type compétition entre une dizaine d’équipes de 6 à 8 personnes qui créent chacune quelque chose de l’ordre d’une expérience de visite, ce qui restera à définir, dans un des espaces prêtés pour l’occasion par le musée participant, le musée des Arts Décoratifs. Celui-ci consacre à Museomix trois espaces de sa collection permanente.

J’en ai maintenant terminé avec la retranscription de ce qui a été communiqué sur ce que sera, en acte, le projet Museomix. Ceci fait, je vais aborder le questionnement sur les aspects et étapes de sa réalisation.

Une opinion, des questionnements, des préconisations ?

Dans le contexte que j’ai brièvement décrit, je suis convaincu que de nombreuses réflexions sont à conduire, et que dans son essence Museomix se présente comme un des moyens de conduire une réflexion, in situ et sous la forme d’un brainstorming, et en cela le projet m’intéresse : un intérêt qui est à l’origine de la rédaction de cet article, et qui, dès lors qu’il s’agit de traduire le projet en acte, soulève naturellement des interrogations sur la manière optimale de le mener à bien pour répondre à la problématique initiale, celle de nos esprits fondateurs.

Il semble naturel d’aborder ce questionnement d’une manière chronologique, en trois temps : avant, pendant et après l’événement, chacun de ces temps mettant le focus sur des critères déterminants de succès.

Avant

Comme je l’ai évoqué plus haut, nous ne sommes pas dans un projet dont la livraison est bien définie, mais plutôt dans une démarche évolutive dont le résultat doit apparaître et se préciser au cours de son déroulement, et aller dans le sens d’une avancée, d’un proposition ou d’un prototype d’avancée par rapport à une situation initiale considérée comme problématique ou insuffisamment satisfatisante. Pour effectuer cette démarche, il s’agit donc de s’assurer :

  • soit que tous les organisateurs et participants ont la même conception de ce qui est insatisfaisant et des voies d’amélioration qui sont pertinentes ou non,
  • soit déterminer pour tous les organisateurs et participants un aspect insatisfaisant et reconnu comme tel par tous, et des voies d’amélioration à explorer ou à ne pas explorer,
  • soit, plus faiblement, s’assurer que chacun est conscient qu’il n’a pas la même conception que ses voisins de ce qui est insatisfaisant ou de la manière de l’améliorer.

Les deux premières solutions ont comme point commun de requérir en amont de l’événement un travail qui s’apparente à de la bibliographie et à du recueil d’informations et d’opinions. La troisième a un double inconvénient, celui d’être, pendant l’événement, une cause de ralentissement ou de blocage au sein des équipes, et après l’événement, de rendre difficile une communication claire et positive sur le bilan de l’opération. Après cette longue introduction à ma question, la voici, formulée comme une préconisation : les équipes ne devraient-elles pas (seront-elles ?) constituées en fonction de conceptions communes de leurs membres ?

Pendant

J’ai évoqué également que Museomix se déroulerait sous la forme d’une compétition entre une dizaine d’équipes dans le but de réaliser une expérience muséale. Je pense qu’il est structurant et sain pour une équipe projet de savoir documenter son propos pendant qu’elle l’élabore ou peu après, selon des règles définies, et qu’il conviendra de définir a minima une forme de rendu. C’est un premier point. Le second point concerne la nature de compétition, ou si l’on souhaite éviter le mot, de travail en parallèle à partir des mêmes instructions. Ce qui crée la stimulation dans ce type d’organisation possède deux facettes : les critères d’évaluation, qu’il conviendrait donc de définir, et la récompense, qui n’est pas nécessairement financière, mais qui peut être un enjeu de visibilité.

Après

La question de la récompense et de sa traduction possible en termes de visibilité m’amène à mon troisième et dernier point de questionnement, à savoir l’après Museomix. Dans tout projet d’innovation, du moins dans tout projet d’innovation des domaines de la recherche et de l’industrie, une partie des travaux est consacrée à la valorisation pour les acteurs et à la diffusion des résultats pour le reste de la profession. Cette valorisation, cette diffusion, dépendent bien sûr des entités que l’on considère. Les différents organisateurs ont, ou devraient avoir, une idée précise de la manière de valoriser Museomix après sa fin : sous la forme d’expérience réutilisable, de visibilité, … Il reste à définir quelle pourra être, non plus pour les organisateurs mais pour les participants, la meilleure manière de valoriser cette expérience, et si le comité d’organisation mettra à la disposition des participants des moyens de la valoriser. La valorisation étant un premier point, la diffusion est le deuxième : l’opération Museomix me semble appeler naturellement un rendu sous forme de bilan d’expérience qui puisse être utile à l’ensemble de la profession, entendue comme l’ensemble des acteurs du milieu muséal qui, rebouclons avec le début de cet article pour le terminer, se trouvent dans la situation de devoir communiquer l’ampleur de la modification de la manière de transmettre le savoir née avec l’essor des nouvelles technologies de l’information et de la communication.

Appel à commentaires et réactions

Cet article a laissé bien des termes à définir et des compléments à apporter, et est bien entendu pensé comme un appel aux réactions afin d’alimenter, d’enrichir ensemble la réflexion et l’analyse autour de Museomix, dans le but de donner à ce projet toutes les chances de succès.

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4 commentaires

  1. 16 octobre 2011
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    bonjour Guillaume
    merci pour ton intérêt pour museomix et tes réflexions
    tu as bien raison de soulever ces points, dont voici ma réaction sur deux d’entre eux :

    motivations des participants :
    à savoir si les museomixeurs partagent les mêmes envies : nous avons posé quelques indications d’orientations en parlant d’un musée ouvert (dans la diversité des envies des visiteurs, dans son accessibilité, dans sa facilité d’appropriation (photos sur place et licences libres en ligne par ex), d’un musée en réseau (acteur et présent dans les communautés qui partagent ses intérêts thématiques) et participatif (un musée labo, qui monte des expos beta, qui apprend avec ses visiteurs-utilisateurs…). Nous partons sur le principe que les participants les partagent. Ensuite au début des 3 jours ils proposeront et sélectionneront leurs propres projets pour traduire ces motivations dans le concret (propositions de visites-experiences prototypées).

    documentation / capitaliser sur l’expérience :
    à mon avis museomix n’aurait pas d’intérêt (à part celui de passer 3 jours créatifs et enrichissants) si l’évènement reste un « évènement » sans suite, si il n’est pas pensé dès le départ comme un processus, comme le début d’une étape vers d’autres opérations, sous des formes qui nécessairement évolueront en fonction des précédentes. Ce que je trouve interessant c’est que muséomix se veut un mini laboratoire de nouveau usage au musée, et que son format est en soi soumis à l’étude de ce laboratoire…
    Et le plus important à mes yeux est encore que museomix serve de « catalyseur », qu’il marque un moment fort pour « passer » à autre chose, qu’il soit une « bulle d’oxygère » pour inspirer d’autres à intégrer ces principes ailleurs, dans d’autres musées et surtout sur le long terme, avec les équipes internes. museomix est une « communauté » en soi mais ne peut pas se substituer à celle des musées. …la mise en réseau, le participatif est un travail sur le long terme qui se cultive, et ne se fait pas en quelques jours.
    Museomix sera un succès quand il n’aura plus de raison d’exister parceque les musées auront naturellement adopté ce type de démarches au quotidien

  2. Bonjour Guillaume,

    Merci pour ton article et les questions pertinentes qu’il soulève sur son organisation et ses enjeux.

    Faisant partie de nod-A, qui est un des co-organisateurs et coordonne cette première édition, je me permets également de faire petites quelques précisions sur des points abordés :

    – Compétition
    Bien que répartis en équipes, les participants ne seront pas en compétition pendant Museomix. Donc pas de récompenses à proprement parler.

    – Collections
    Il n’y aura pas 3 mais 6 à 8 espaces de collections allant du XVIII ème siècle à l’art contemporain, que nous sommes en train d’identifier avec les Arts décoratifs, qui seront dévoilés aux participants le 11 novembre et qui leur permettront de travailler pendant les 3 jours sur de nouvelles expériences de visites.

  3. Merci beaucoup Marie et Samuel pour ces éclaircissements promptement apportés !

    Sur la forme de compétition, merci Marie pour la précision. Cette information n’est pas présente sur le site de Museomix : je l’ai mentionnée parce qu’en réponse à la question de Raphaël sur le groupe Facebook de Museomix au sujet des règles du jeu, Julien Dorra a mentionné, « pour [se] donner une idée », un événement « similaire » qui était ArtGameWeekend, qui était une compétition avec récompense.

    La notion de compétition et l’émulation qu’elle peut engendrer, mais aussi ses effets pervers, étant donc hors de notre champ d’étude, je repose la question de la forme de motivation qui doit se mettre en place pour que le rassemblement de compétences puisse se transformer en production concrète. Un levier peut être le fait de voir avancer les autres équipes vers des résultats qui in fine vont être complémentaires à ceux de sa propre équipe. On peut prendre l’illustration d’un puzzle 20000 pièces réparti en N zones : chaque zone peut être construite indépendamment des autres, mais leurs frontières vont se rejoindre pour former un tout qui fait sens. Et pendant la construction, la motivation naît à la fois de la volonté d’avancer aussi vite que les autres, et du sentiment de progresser vers le tout final. Une proposition qui permet de conserver une forme de motivation tout en supprimant les éventuels effets pervers de la compétition. Cette réflexion m’amène à un second point.

    Sur les regroupements par équipes des participants, je crois comprendre que ma préconisation sera satisfaite : les participants présents, avant le regroupement par équipes, proposeront un ensemble de projets qui, ramené à 6-8, permettra à chacun de se positionner dans l’équipe correspondante. Est-ce que vous confirmez ?

    Sur les espaces investis, là encore j’ai écrit mon article avec les informations qui étaient à ma disposition, et qui me viennent de toi Marie sur le groupe Facebook de Museomix : « Nous pourrons « travailler » plus précisément sur les espaces du Moyen-Âge, du 18ème et du 19ème siècle ». Tu écris que ce ne seront finalement pas ces trois espaces mais six à huit espaces allant du XVIIIe à l’art contemporain, c’est une excellente nouvelle !

    Sur la documentation/capitalisation, Samuel, ta réflexion sur le fait que le format même de l’événement Museomix soit soumis à l’étude comme il soumet à l’étude l’expérience muséale est très séduisante, et je pense que c’est à celle-ci que j’ai succombé en écrivant cet article/point de départ/work in progress :-)

    Pour ceux de mes lecteurs qui n’y auraient pas accès, je cite encore Marie sur le groupe Facebook de Museomix : « Cette première étape au musée des Arts Décoratifs permettra de tester le fonctionnement du format Museomix, de s’organiser et d’être fin prêts pour la phase suivante, où l’accent sera mis sur la production des expériences de médiation. »

  4. Guillaume,

    Pour répondre à ta question sur le regroupement des participants :

    Chaque participant à Museomix propose de mettre en commun l’espace de 3 jours son savoir-faire, sa technologie, ses recherches, ses travaux, …

    Ils se répartiront en équipes sur place en fonction des briques qu’ils jugent complémentaires, de leurs affinités, etc.

    Mais nous n’allons cependant pas dévoiler tous les détails du weekend, qui seront à découvrir par les participants dès le vendredi 11 novembre !

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