Mathématiques, un dépaysement soudain, à la Fondation Cartier

La note de Carpe Webem : ★★☆

Du 21 octobre 2011 au 18 mars 2012, la Fondation Cartier propose une exposition en forme de voyage autour des Mathématiques : en ne les abordant réellement que lors d’un petit concentré, elle laisse artistes puis mathématiciens en faire une évocation de leurs impressions. Une exposition en deux étages bien différents…

Espace 0

Ca commence mal : ce qui constitue l’introduction de l’exposition devrait plutôt être selon moi sa conclusion. Cette introduction, c’est le simili-temple qui occupe l’espace vitré principal de la Fondation Cartier, nommé Bibliothèque des Mystères. Donnez l’histoire des mathématiques à David Lynch avec comme référent un grand mathématicien russe qui a le sourire vissé au visage comme un grand maître bouddhiste, et vous obtenez une ambiance étrange, pas nécessairement désagréable, mais qui n’a rien de commun avec celle d’une assemblée de chercheurs en mathématiques.

Les sciences sans les mathématiques

On continue le parcours avec un deuxième espace où sont rassemblés des éléments qui, il faut l’admettre, ont tous un lien fort avec les mathématiques, en sont certes des réalisations, mais ne nous disent toujours rien sur ce qu’elle peuvent être, sur le coeur de leur construction. Est-ce un jeu, comme celui proposé sur un des murs, qui des mathématiques n’a conservé que la plus petite partie émergée, le calcul ? « Toi aussi, trouve les mathématiques dans l’exposition ? » Seraient-elles un mystère inexprimable, comme le souligne l’électro atmosphérique diffusée dans la salle ? A dire vrai, à ce stade, on se demande si à la construction de cette exposition on a vraiment saisi, ou voulu faire saisir dans ce premier étage la différence entre sciences et mathématiques. Il aurait peut-être fallu commencer par là, pourtant. Les pavages ? Amusant un moment mais après avoir participé à plusieurs concours Kangourou on ne peut plus les voir, ces satanés pavages. La vidéo du LHC ? Qui va y voir autre chose que de la physique si l’on n’en dit pas plus ? Les robots à curiosité artificielle ? Passionnant mais trop crypto-mathématique pour le grand public, et trop peu expliqué. Et pourtant j’adorerais passer une heure ou deux à me faire expliquer les modèles sous-jacents par quelqu’un de l’INRIA. Les vidéos sur les hypothétiques propriétés graphiques des enroulements de nombres premiers, sur les techniques mathématiques historiques et sacrées au Japon et en Chine ? Pertinentes mais présentées là encore d’une manière trop ésotérique pour être honnête.

Les mathématiques sont bien là, en dessous.

Si c’est voulu, j’applaudis. Les mathématiques comme la philosophie deviennent extrêmement concrètes dès qu’on les voit comme des disciplines de la sous-jacence, et c’est en descendant au sous-sol de la Fondation Cartier qu’on les trouve enfin. Oublions très vite la fresque sur Poincaré commise par Jean-Michel Alberola pour nous concentrer sur le chef d’oeuvre en face, un minuscule écran, un minuscule format de 8 minutes, un noyau concentré de mathématiques, l’unique aperçu de mathématiques en vie dans une immense boîte, la conjecture de Cercignani sous la main experte de Cédric Villani, le ballet de la craie blanche sur le tableau noir. Ne croyez pas les tristes sires qui vous diront que les mathématiciens ont troqué la craie contre le clavier : comme dans vos vieux exercices, l’application numérique n’est qu’une cerise pour le commanditaire mais l’essentiel est déjà joué.
Un peu plus loin, on a une oeuvre plaisante de Hiroshi Sugimoto, une démonstration de l’impossibilité de la représentation physique de l’asymptoticité, une porte d’entrée vers des méditations à la fois mathématiques et philosophiques. Combien de siècles de réflexions profondes et de débats acharnés pour qu’un lycéen puisse soupirer en apprenant par coeur les limites de fonctions ?
Enfin, pour clore l’exposition et faire de ce sous-sol la meilleure exposition sur les mathématiques que vous ayez pu voir, la projection du film « Au Bonheur des Maths » de Raymond Depardon et Claudine Nougaret donne en 32 minutes la parole à 9 mathématiciens. N’en ratez aucun, c’est excellent, c’est je vous le promets une évocation rare de par les mathématiciens eux-mêmes de ce que peut être le plaisir mathématique, de ce qui pousse à entrer en mathématiques, de la possibilité d’un style, d’un caractère, d’une certaine forme d’élégance dans l’écriture. Difficile à imaginer je sais, mais il faut me croire ou vous inscrire en fac de maths, et y passer au moins 5 ans, voire plus de 10…

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