Le corps de Gamblin

En compagnie du groupe SMV qui ce jeudi soir se regroupait pour aller au Théâtre du Rond Point, j’ai eu l’occasion de voir la pièce jouée par Jacques Gamblin accompagné des danseurs Claire Tran et Bastien Lefèvre, « Tout est normal mon coeur scintille« .

Dès le début on est mollement plongé dans ce qui ressemble au jeu d’acteur prétentieux – jamais loin des références artistiques qui rassurent les bobos parisiens, mais pas tout à fait dans l’excellence qui en aurait fait un moment intéressant. Ainsi, le début de la pièce m’a assez ennuyé dans sa façon de parler de la rupture amoureuse en la poétisant, en lui donnant un aspect transcendant et universel. Et pourtant, c’est sur cet universel que le spectacle va ensuite trouver son intérêt ! Car d’une relation l’autre, ce qui fait le lien c’est le corps. Le corps de l’autre, son propre corps, et toutes les interactions qui les lient.

Ça commence avec le corps de la girafe et là on se dit qu’on est très mal parti. Et on voit déjà en creux une position qui me chagrinera plus tard lorsque le texte explique comment la girafe a produit un long cou pour échapper au regard des hommes en ne leur montrant que « son cul ». Le prose est à la limite de l’absurde, à la limite de l a réappropriation du corps de certaines féministes, mais on ne dépasse pas au final un stade assez basique, des propos proches de ceux de l’homme enivré et désespéré que Gamblin joue en regard las « misses » défiler à la télévision dans une autre scène de la pièce (« La caméra atterrit sur la miss, ou l’inverse, je ne sais pas »).
Mais au final, les choses seront moins tranchées. Car le rapport au corps dans ce spectacle, c’est d’abord le rapport au corps de Gamblin, souple. On parle souvent du corps de l’acteur, mais ici il s’agit du corps de l’autre qui s’exprime à travers lui grâce à cette universalité que le texte revendique. Qu’on y adhère ou pas, finalement, cette notion permet une lecture plus intelligente de cette pièce qui développe une façon matérialiste de concevoir le rapport à l’autre (« il y a tellement de centimètres carrés à embrasser dans un corps »). Ce ne sont pas l’absence (« maman, il n’y a personne dans ce lit », « mais si » répond Gamblin mimant alors deux personnages, « dans ce lit, il y a un trou. Il ne lui reste plus rien qu’un trou, à cette personne qui vient chercher ses bords – une fesse, une jambe, etc. ») ni la douleur amoureuse, mais l’altérité des êtres. Ah, malheureusement, l’altérité s’incarne dans ce rapport homme/femme.

On n’interroge pourtant que le corps de la femme. Car le corps du danseur qui monte sur scène en tant que spectateur dans un premier temps n’a pas d’ambiguïté. Il est surtout le corps de la belle performance de Bastien Lefèvre, tranchant et se métamorphosant quand il se met à danser pour transcender le spectateur morne qui monte sur scène et devenir un homme d’une beauté à couper le souffle – on retiendra entre autre le moment où essoufflé après une superbe performance il est dans la lumière, transpirant, dans une attitude très masculine. Cet homme soutient Gamblin, le porte, porte aussi la danseuse, la guide – les gestes sont contemporaines mais la conception est classique.
Le corps de la femme, lui, pose pourtant question. Le choix d’une danseuse aux traits et à la tenue androgyne (en costume cravate, comme ses acolytes masculins) fait d’ailleurs réagir dans la salle. Pourquoi ? Pourquoi encore poser la question de la femme alors qu’on pourrait poser celle de l’homme. Si Gamblin arrive à merveille à être le complice des deux danseurs, à utiliser son corps en osmose avec les leurs et à dialoguer par là autrement mieux que ne le fait le texte de la pièce, que n’a-t-il pas décidé avec le metteur en scène d’essayer les talons qu’il retire à la danseuse ?

Il est vrai cependant qu’une scène emprunte à ce registre, où son corps est en quelque sorte travesti. Gamblin d’utiliser sa veste pour se faire une jupe en la nouant autour de sa taille. Le symbole du costume masculin est détourné (il n’aurait pas osé utiliser la cravate pour cela, il la garde autour du cou). Cette jupe, il doit la tenir avec ses mains pour qu’elle garde sa forme, sinon elle bouffe et l’on se rend compte qu’en fait il s’agit d’une veste attachée par les manches. Ainsi, cette jupe l’entrave s’il veut qu’elle reste une jupe qui le transforme en femme – et on y verra un symbole d’une certaine image sociale que doivent tenir les femmes. A ce moment là, il teste ce qu’il peut fait d’en tant que femme : croiser, décroiser, s’assoir, parler en étant assis(e), etc. Il ne passe pas 24h dans la vie d’une femme, mais quelques instants pour chercher à percer le soit-disant secret incompréhensible… Un peu cliché, un peu féministe, on ne saurait trancher.
La scène se conclue par la remise en ordre des choses puisque Gamblin remet ses vêtements bien sagement et avant de remettre son pantalon encore retroussé au-dessus de ses genoux questionne: « Une femme peut-elle aimer un homme en short ? Et quelle est la bonne longueur d’un short ? » Echo subtile au questionnement de la longueur de la minijupe qu’il avait abordé de manière détournée en traitant par antithèse de la naissance de la cheville de la femme qu’il incarnait quelques instants plus tôt.

La mise en scène de ce spectacle est riche, très riche. Parfois, il y a des ratés et la danse est maltraitée lorsque Gamblin fait sortir les danseurs après quelques mouvements menés avec brio, en passant du coq à l’âne. Elle se finit avec le vide, l’évocation du vide, la volonté se vider de ses mots. Symbole assez intéressant là encore, pour une pièce qui commence avec des bégaiements d’incertitude et réussit à faire passer bien mieux son messages par la danse que par le texte, fut-il dit avec talent.

Actuellement chargé de projets numériques au Centre Pompidou, je m’occupe également à titre indépendant de formation et de conseil en stratégie numérique. Vous pouvez retrouver mes articles sur http://www.veculture.com

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8 commentaires

  1. 8 février 2013
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    Je prolonge ici une conversation à peine entamée lors du V du #smv76, juste après la pièce… J’apprécie ces échanges à chaud et qui plus est, les textes écrits dans la foulée. Gonzague tu excelles dans ce style à l’emporte-pièce, j’adore, on y reviendra j’espère ;)

    « Le corps de Gamblin », voilà un titre qui pose ta lecture de la pièce et qui en pose les limites aussi. Tu tournes autour du corps de Gamblin et des danseurs en projetant des grilles de lecture un peu trop rigides (pseudo sociologique « bobos », genre « corps de la femme vs corps de l’homme, esthétique « belle performance ») pour un spectacle très souple et joueur avec les formes théâtrales justement.

    Ce n’est pas le corps de Gamblin qu’il nous est donné de juger, mais c’est simplement ce qu’il lui échappe, ce qu’il y a autour qui nous est donné en spectacle. Et j’insiste sur le simplement. Pas de solennité ici, mais le lyrisme contraint du burlesque.
    Gamblin nous parle, il est aussi là en tant que Gamblin. Gamblin fait rire malgré tout parce qu’on ne sait pas trop quoi faire devant son désarroi maladroit.

    La pièce revendique sa maladresse et une forme de grâce au coeur même de cette maladresse. Et celle-ci s’exprime par le cirque verbal, corporel et chorégraphique d’un homme. S’attarder sur la question du genre ici, c’est refaire la pièce. Pourquoi ne pas imaginer la pièce vue par la femme qui a quitté le corps de Gamblin?? ;) Mais c’est une autre pièce non?

    Je retiendrai ta

  2. 8 février 2013
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    Suite ;)…

    je retiendrai ta danse autour des corps des personnages mais je retiendrai surtout cet effort de rendre compte de palpitations. Un effort rare mais vain certainement, sans ambition « universelle », pourtant souvent amusant et touchant. Touchant… Rien de plus, mais cela peut suffire pour une soirée, en-deçà, plutôt qu’au-delà des considérations qui nous emmèneraient trop loin (théâtre et idéologie, et genre etc.)

    Aparté [Une main qui tâtonne dans un rayon de lumière, c’est une chorégraphie qui ne fascine plus les bobos depuis longtemps, qu’aurais-tu dit si Gamblin y avait illuminé son sexe?]

    A très vite pour d’autres spectacles et merci au #SMV

  3. 8 février 2013
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    Merci pour ton long commentaire. Je ne reviendrai pas sur tout mais juste sur deux points.

    Le premier, c’est qu’effectivement il s’agit ici d’un point de vue ! Ce qui est vrai pour tout ce que j’écris, ceci dit au passage, mais encore plus ici(eh, je ne suis clairement pas critique de théâtre et ai lu la pièce selon ma position d’amateur d’art et d'(ancien) chercheur sur le genre. Ainsi, la lecture que tu en fait (même si j’avoue ne pas du tout lire le burlesque dans cette pièce, mais peut-être est-ce une déformation du burlesque-queer) n’est ni plus ni moins légitime que la mienne selon moi – nous serons d’accord sur ce point je crois. Cependant, j’aurais dû mieux situer mon propos.

    Par contre, c’est mon côté foucaldien et culturaliste, mais je m’inscris en faux quand tu expliques que la lecture genrée vient pervertir le propos. D’une part car je suis de ceux qui pensent que l’intention de l’auteur ne prime pas sur le point de vue du lecteur. D’autre part, car le genre est une des construction sociale de l’altérité et que lorsquo’n parle de relations amoureuse il est forcément présent. Pour preuve le débat actuel sur le mariage pour tous, qui mêle les notions d’intime (longuement développées ici) et les notions de reconnaissance sociales, de genre, etc. Le corps lui-même est porteur de ce sens social, dans la lecteur que l’autre peut en faire, et même dans la façon de se présenter, de se mouvoir, etc. comme je l’ai évoqué pour les pratiques de la danses dans mon article. Et qui dit construction sociale dit forcément politique (au sens « organisation de la citée », mais fatalement aussi dans la conception de cette organisation c’est-à-dire « la » politique). Et en parlant d’intentionnalité, je pense de toute façon qu’elle est présente dans la mesure où le travestissement est soit un acte de moquerie, soit un acte de réappropriation. Malgré les critiques faites ici, je penche plutôt pour le second terme.

    PS : si c’est un sexe qui avait pris la place de la main, non seulement le propos sur le genre s’en serait trouvé rabaissé au niveau du caniveau (cad de la théorie du phallus lacanien), mais en plus ça n’aurait rien changé car pour le coup, c’est le dispositif scénique et non la réelle performance d’acteur que je voulais remettre en cause.

  4. 8 février 2013
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    Merci pour cette réponse Gonzague, j’en apprécie la précision et l’éclairage sur le point de départ de ton interprétation.
    Je pense qu’elle nous emmène un peu trop vite hors de la pièce/scène vers des espaces de débat plus vastes. Cela dit, je ne compte pas m’éterniser sur cette pièce non plus et je compte bien poursuivre les multiples questions/débats/interrogations que tu soulèves (et là je pense à un haltérophile tu me diras si c’est Lacanien ou pas ;))

    Un dernier mot avant d’oublier pour des conversations futures: l’altérité pour moi se construit dans l’échange, le mouvement « entre » deux ou plusieurs individus, pas dans le « devenir autre » qui relève pour moi de l’identité. Merci d’avoir souligné ce rapport au travestissement dans la pièce, il me permet de souligner à mon tour le rapport aux clichés du genre, aux associations d’idées rapides, avec lesquels la pièce joue (avec plus ou moins de bonheur, mais une légèreté qui me convient perso)

    A très vite,

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