Google Art Project, le medium sans la culture ? Walter, reviens, ils sont devenus fous !

Google Art Project s’est lancé il y a quelques jours, avec comme toujours au moindre mouvement du titan une pléthore d’annonces tous réseaux sociaux confondus pour prévoir la révolution de la consommation culturelle. Essayons d’interpréter ce que propose ce nouvel outil…

Que propose Google Art Project ?

Présentation de Google : « Explore museums from around the world, discover and view hundreds of artworks at incredible zoom levels, and even create and share your own collection of masterpieces. » Un zeste de Street View pour donner l’impression qu’on visite un musée vide, une pincée de sensationnel tout à fait incredible, et du participatif pour montrer qu’on est bien 2.0. Blague à part, on peut en effet naviguer dans 17 musées de 9 pays ayant collaboré avec Google, et voir de nombreux tableaux dans une belle résolution, et pour un tableau par musée accéder à une image dans une très haute résolution de 14 mégapixels. Nous sommes donc face à un projet qui va permettre à tous de voir des tableaux du monde entier, gratuitement, qui se trouvent dans des pays et des musées que tout le monde n’aura malheureusement pas l’occasion de visiter, c’est indéniable. Cela étant dit, dans cette présentation qui est souvent celle à laquelle on s’arrête, persistent de nombreuses zones d’ombre et limitations.

Sévère restriction du panel d’oeuvres montrées

Premier constat, la « visite virtuelle » est loin de donner une impression de réalité. C’est pixellisé, flou, la trame de la compression est visible, mais passons là-dessus, je reviendrai sur la proposition de remplacer l’expérience de la visite. Sorti de la salle de démarrage où plusieurs oeuvres sont visibles en haute résolution, il n’y a quasiment plus de tableau visible, ne parlons même pas des cartels. Tout est flou. Passons sur la qualité d’image et sur la disponibilité des images : après trois salles traversées j’arrive à un cul-de-sac virtuel, je ne peux pas entrer dans la salle voisine. Réponse de Google :

Why are some areas or specific paintings in the museum Street View imagery blurred?

Some of the paintings and features captured with Street View were required to be blurred by the museums for reasons pertaining to copyrights.

On retrouve bien là ces chers musées. Acheter les cartes postales des oeuvres préférées du grand public, mais pas photographier l’oeuvre qui nous touche particulièrement… ce n’est pas le sujet d’aujourd’hui, même s’il y aurait beaucoup à écrire.

Médiation culturelle presque inexistante

Si les musées et les commissaires d’expositions ne devaient garder qu’une mission, ce serait la médiation culturelle. Qu’est-ce que c’est que la médiation culturelle ? C’est aider le visiteur à ressortir du musée après quelques dizaines de minutes, ou ce qui est préférable quelques heures, non seulement avec un porte-monnaie souvent passablement allégé, mais avec une expérience à la fois visuelle et intellectuelle, pas un cours magistral, pas une publication académique imprimée contre un mur, mais une idée plus précise de l’art, des passerelles, des synapses, des questions.

Que trouve-t-on ici ? Sur les quelques oeuvres accessibles, il faut deux clics pour retrouver un contenu au plus de quelques lignes, qui est celui présent sur le cartel. A l’ére de la réalité augmentée, avec les moyens de la machine Google, pas plus de détail, pas de lien thématique entre des oeuvres, pas de parcours. Si Google Art Project avait été le signe d’un intérêt philanthropique, un investissement dans le monde de l’art, on aurait pu imaginer des subventions à des équipes d’étudiants, chercheurs et conservateurs pour créer un contenu original et riche. Mais ce n’est pas le cas. Même le lien avec Wikipedia semble exclu, il faut rester dans la nébuleuse Google, jusqu’à géolocaliser les villes de naissance et de mort des artistes… sur une carte actuelle avec son splendide réseau autoroutier.

Limitation d’usage des vues d’oeuvres pourtant principalement tombées dans le domaine public

Les règles sont claires :

Are the images on the Art Project site copyright protected?

Yes. The high resolution imagery of artworks featured on the art project site are owned by the museums, and these images are protected by copyright laws around the world. The Street View imagery is owned by Google. All of the imagery on this site is provided for the sole purpose of enabling you to use and enjoy the benefit of the art project site, in the manner permitted by Google’s Terms of Service.
The normal Google Terms of Service apply to your use of the entire site.

Donc, pour ma part, et en conclusion sur l’expérience de Google Art Project, si vous voulez voir des oeuvres bien plus nombreuses, allez sur Wikimedia Commons, et si vous voulez les relier à tout un corpus de connaissances, vous y trouverez le lien vers les articles de Wikipedia.

Mais qui est donc ciblé, alors ?

Le grand public, les enseignants, les chercheurs ? Les chercheurs n’ont pas grand chose à faire là-dedans à mon sens. Les enseignants, du fait des restrictions d’usage, ne peuvent rien en faire en dehors de la navigation sur Google Art Project. Le grand public ? Un grand public qui ne vient pas pour apprendre un contexte, une histoire, un sens, alors, mais seulement pour regarder des images. Si, ce que j’y vois, c’est peut-être un message à destination de la muséologie et de la communication culturelle, une proof of concept destinée à préfigurer ce que seront les musées dans quelques années, décennies. Si c’est le cas, j’ai très peur et j’appelle Walter Benjamin à ma rescousse.

Mort du musée, extinction de l’aura

Avez-vous déjà éprouvé, dans un lieu particulier, devant une oeuvre particulière, lors d’un évènement particulier, avec une personne particulière, de par son caractère unique, son accès difficile, la rareté de son occurence, le sentiment d’une nécessité de le vivre avec une intensité maximale, de s’en imprégner avant que cette expérience ne se termine afin d’en conserver le souvenir le plus clair ? Avez-vous déjà pensé à immortaliser ce moment par une photographie pour vous apercevoir immédiatement après que ce ne serait qu’une pâle copie ? A côté de l’expérience de la présence pure, quelle valeur a l’expérience de sa reproduction ? Ce qu’on expérimente alors dans cette présence irremplaçable, c’est l’aura au sens de Walter Benjamin dans L’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique ? C’est l’unique apparition d’un lointain, si proche soit-il.. Walter Benjamin évoque lui aussi cette incomplétude fondamentale de la reproduction :

A la plus parfaite reproduction il manquera toujours une chose : le hic et nunc de l’oeuvre d’art – l’unicité de son existence au lieu où elle se trouve.

Pourtant, et dans tant de domaines, notre société et nos médias veulent tout rendre facile et accessible sans aucun effort, sans craindre d’en annihiler toute la valeur, et je cite encore le même texte :

Rendre les choses spatialement et humainement « plus proches » de soi, c’est chez les masses d’aujourd’hui un désir tout aussi passionné que leur tendance à déposséder tout phénomène de son unicité au moyen d’une réception de sa reproduction.

Google Art Project nous propose de remplacer, émet l’hypothèse de la possibilité de remplacer l’expérience réelle de la visite par celle de la présence virtuelle dans un musée symboliquement vide, des salles que toute vie a quitté. C’est bien plutôt le contraire que l’on souhaite : faire vivre les musées, leurs salles, leurs oeuvres, les faire voyager, les mettre en relation dans des thématiques et des scénographies toujours nouvelles pour poser toujours plus de questions, pour les comprendre autrement, les voir autrement, et ça, c’est ce que j’appelle la médiation culturelle, un media qui ne va pas sans une compréhension à susciter ou à transmettre.

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2 commentaires

  1. Camille
    5 février 2011
    Répondre

    Le Louvre avait devancé Google avec son réseau social où on pouvait visionner les oeuvres et en avoir une description plus ou moins longue !

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