33 tours et quelques secondes

D’aucun ne supportent pas le théâtre qui déclame. D’aucun ne supportent pas le jeu spécial des acteurs sur le plateau. Ceux-là peuvent courir voir « 33 tours et quelques secondes » au Théâtre de la Cité internationale  : sur scène aucun acteur. Sur scène aucun corps. Et pourtant, ce spectacle parle d’une communauté, constituée autour de Diyaa Yamout et qui réagit à son suicide à quelques mois du début du printemps arabe mais dans un Liban partagé entre une liberté encore ressentie et la crainte de tomber dans la dictature, le piège de la géopolitique internationale de la région et des démons de la politique intérieure.

Sans acteur, comment donc exprimer ce sentiment personnel, cette sensation qu’une partie du peuple a que les choses basculent ? Le défi est relevé à partir de ce qui pourrait être un fait divers autant qu’un fait de société. Lina Saneh et Rabih Mroué ont décidé de mettre en scène une narration légèrement transmédia, puisque ce sont les messages postés sur un mur Facebook, les textos reçus, les messages laissés sur un répondeur, les émissions de télé (via le net ou via le petit écran) et quelques fax tombés sur scène – que nous ne pourrons jamais lire – qui constituent la trame narrative de la pièce. Des médias qui portent chacun une partie du récit et dont deux seulement s’entremêlent complètement : la page Facebook et la télé se répondent sur les événements politiques et l’interprétation du suicide du jeune activiste, mettant en scène un peuple libanais qui se divise en deux communautés interprétatives, tandis que les téléphones, par le SMS ou les messages répondeur, mettent en scène une intimité d’un personnage qui ne répond jamais. Une absence de l’individu, mort, qui est aussi une absence de la représentation de son corps, qu’on croit parfois apercevoir au détour d’une représentation médiatique alors qu’au final les metteurs en scène se moquent de nous : nous n’arrivons jamais à l’appréhender et ces apparitions ne sont que des leurres. Un corps qui pourrait prendre place sur le plateau devant ce bureau encadré de deux chaises, qui pourrait saisir ces fax qui tombent, décrocher ce téléphone qui vibre et qui sonne. Mais rien ne se passe, le corps est absent, absent de cet espace physique, de cet espace numérique mais bien au-delà encore, absent de cette appropriation que la société peut faire de lui. Absent de la tentative d’incorporation des pouvoirs, jusqu’à renoncer à son existence concrète par le suicide.

Sur scène, les détails sont nombreux. Revues d’art, papiers en tout genre, réveil, modem… et tourne disques, qui ne cessera de tourner après avoir ouvert la pièce sur une chanson de Brel racontant son dernier repas  : le seul élément du spectacle un peu superflus, qui ne sert que l’ambiance. Superflus ? Pas tout à fait, puisqu’il porte une symbolique propre à donner elle-même du sens au spectacle ; car le disque tourne, sans arrêt, durant tout le spectacle, faisant des « révolutions imparfaites » nous dit la metteur en scène. Des révolutions qui ne reviennent pas sur elles-mêmes, se décalent. Un décalage qui perdure durant tout le spectacle, annonçant en quelque sorte que ce qui s’y trame n’est pas vain, que si les paroles des uns et des autres semblent tourner en rond, elles créent ce léger décentrement nécessaire à la progression de l’intrigue. Une intrigue qui pose de nombreuses questions à la limite entre l’intime et le politique, dans un mouvement qui remet l’individu et sa pratique personnelle, son identité individuelle et de groupe au centre du débat. Jusqu’au geste de la mort comme la seule liberté de l’individu dans la société, qui interroge au-delà du geste libertaire sur la possibilité d’imaginer des horizons communs.

Ce n’est pas un hasard si cette question prend forme au travers de ces médias sociaux, dont on cherche sans cesse à savoir s’ils sont l’espace de l’individu hyper narcissique ou le lieu d’un nouveau rassemblement, d’une nouvelle production de discours – ou plutôt même de l’action. Quant à la critique du consumérisme et du marketing qu’ils portent, elle est sans cesse présente via des publicités arrivant en contre-point dans les espaces dédiés sur Facebook ou les notifications de courriels.

La pièce nous donne à voir ce qu’il reste après ce suicide, la façon dont les compatriotes de Diyaa Yamout vont réussir ou non à trouver un sens, à créer du symbole, élément nécessaire au regroupement puis à l’action. Et comme l’ont dit une partie des spectateurs lors d’un débat suivant la pièce, ce qui est le plus fort dans celle-ci, c’est que tout en prenant place dans le contexte particulier qu’est le Liban d’aujourd’hui, elle porte des interrogations communes à tous ceux qui cherchent un sens à l’usage de Facebook et des autres réseaux sociaux.

La forme qui pourra séduire les plus jeunes et qui est plutôt très bien menée, sans qu’on ait le temps de s’ennuyer, n’a donc pas été utilisée comme un gadget. Les publics plus habitués retrouveront dans cette pièce des codes du théâtre qui permettra de ne pas trop les déstabiliser. Je conseille vraiment fortement « 33 tours et quelques secondes » à toute personne qui s’interroge sur la façon de se créer des avenirs communs dans notre époque hypermoderne.

Gonzague Gauthier

Actuellement chargé de projets numériques au Centre Pompidou, je m’occupe également à titre indépendant de formation et de conseil en stratégie numérique. Vous pouvez retrouver mes articles sur http://www.veculture.com

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